Les oiseaux qui performent & Jos Roy

S’il y a bien des poètes qui devraient avoir droit au statut d’intermittent, ce sont les adeptes de la performance en lecture publique.

Danseuse, Pauline Koner, 1950 © Lotte Jacobi (photo) Danseuse, Pauline Koner, 1950 © Lotte Jacobi (photo)
S’il y a bien des poètes qui devraient avoir droit au statut d’intermittent, ce sont les adeptes de la performance en lecture publique. Dans un texte publié sur le blog d’un des plus marquants d’entre eux, Charles Pennequin (voir ici), le poéticien Serge Martin a remarquablement exposé le « régime » créatif de ces poètes : « Ces poètes contemporains travaillent une correspondance intrinsèque entre deux régimes physiques : celui de l’écrit et celui de la présence du corps en live – c’est-à-dire qu’ils pratiquent l’invention d’un corps intermédiaire, éphémère ou récurrent, expérimental, comme d’un personnage conceptuel sensible. »

Son analyse liminaire de la réception des lectures publiques de Christophe Tarkos est à ce titre très indicative. Car sur scène, c’est à une re-création de leurs propres écrits que se livrent ces poètes, amplifiant encore la prise en compte de la présence d’un auditoire augurée dans les années 1950-60 par la « poésie action ». La parole qui s’ouvre ainsi, dans cette adresse directe à un auditoire, est la « manifestation » d’une « parole toujours recommençante », poursuit Serge Martin, qui ajoute : « Voir ces auteurs performer, les entendre, n’est pas une expérience moins intense que les lire en volumes ; c’est même, de manière radicalement cohérente, le prolongement de la même expérience, ou la même expérience menée par d’autres moyens sensoriels et sémantiques. »

Difficile donc de mieux répondre à la notion de « spectacle vivant » que sous-tendent les « fonctions » de musicien ou comédien (dramatique) auxquelles ressortit précisément le statut d’intermittent du spectacle. Mais, en supposant que ces poètes souhaitent « socialiser » leurs interventions, dans le contexte économique et politique actuel (voir sur Mediapart l’entretien de Joseph Confavreux avec le sociologue Mathieu Grégoire), autant dire que les oiseaux performent... Récemment, c’est pourtant bien un musicien, auteur interprète, Bertrand Belin, qui a choisi de dire sur scène des textes de Christophe Tarkos, que le poète disparu en 2004 ne peut plus « performer ».

 

Bertrand Belin lit Tarkos © Maison de la Poésie

De la lecture performance, il a été question, avec Pierre Soletti par exemple, au récent 32e Marché de la poésie de la place Saint-Sulpice, à Paris, qui promet toujours, sur ces tréteaux-là, une moisson d’événements, de recueils, de livres de poèmes. Mais la vraie moisson bien sûr, ce sera plus avant dans l’été.

Reste la promesse. Et un livre de poèmes peut précisément non pas l’accomplir mais la susciter, l’émouvoir en un souffle. Car la promesse n’est pas tout à fait de ce monde, à moins qu’elle ne soit « la matière du monde / animée d’un tremblement de lèvre » comme l’écrit Jos Roy, dans De suc & d’espoir.

Mais il est vrai que Basque, et même Navarraise, Jos Roy est de partout, du moins là où s’écrit le poème « à l’endroit où vacillent les/ 4 Cardinaux » :

attendu que
chaque miette
est piquée         hein, l’oiseau ?
chaque ver part infime bout
d’âme brin de corps
se crée dans la seconde

                                          attendu que
                                          tout depuis lors tout
                                          grouille &
                                          se débat

C’est une typographie livrant bataille qui interfère sur la page d’écriture de Jos Roy : poésie pour l’œil, agglutinant les mots, les composant « gouttàgoutte », et d’un même tenant poésie de bouche à oreille, trouvant à emplir cette voix de tous les signes d’oralité (ponctuation, coupes des vers...) pour que la traverse l’adresse (l’« appel ») qui hante De suc & d’espoir :

on conçoit un
lieu commun
  poussé
     sauvage :
          appentis-ronces
          cabane-rails
          endroit clos n’offrant au monde nulle part espérante
          ni soyeuse

se tiendraient les gens
au milieu
du milieu des cendres
                            avec leurs bouts vifs
                            aigus comme une fuite
                            pieds nus

ils feraient feu d’eux-mêmes

[....]

Si ce premier livre édité de Jos Roy comporte en exergue des vers du poète américain Robert Creeley, et fait écho par ailleurs à E.E. Cummings, son univers mental tissé de « paroles pour dire la poursuite-à-jamais » est empreint de l’alchimie spirituelle des poètes du Grand Jeu, en particulier le Contre-ciel de Daumal :

organes & cosmos
espace          convoi de gouffres
      une question -
           en quoi tient le réel ?

La « matière » de cette écriture peut s’effiler comme une opération de remembrement, une mise en conjonction de ressources élémentaires, de vie, qui furent arbitrairement séparées, jusque dans sa syntaxe, dont découle chaque poème sécrété.

Jos Roy, De suc & d’espoir, édité en édition bilingue (traduit du français en anglais par Blandine Longre et Paul Stubbs) par les éditions Black Herald Press (voir ici), 56 p./10 euros.

P.-S. On se reportera aussi au blog de Jos Roy, ici. Voici un poème publié le 16 juin :

puisqu'il faut poursuivre
aprèstoi
après les autres après le souffle
hasardeux du premier disant.
puisque. le ciel toujours s'épuise dans
la mésentente du monde.
que
ça fait longtemps
qu'on arpente le vide en battant des
bras. & que l'envol à ras de terre
consume froidement Icare.

aprèstoi - poursuite :
grandir dans les fondrières
est une occupation valant toute autre.

insiste :

sous le soleil gris du vertige
s'effondrent des bans d'oiseaux
ramiers qui rétrécissent les distances

jusqu'à ce qu'entre
moi-aprèstoi
n'existe plus
qu'un ru bruissant des faits fragiles
de nos automnes.

© Jos Roy

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