Rimbaud, ce cher voyou

Les éditions Non Lieu rééditent Rimbaud le Voyou, le premier des quelques essais rédigés en langue française par Benjamin Fondane.

Les éditions Non Lieu rééditent Rimbaud le Voyou, le premier des quelques essais rédigés en langue française par Benjamin Fondane. Sur Rimbaud, sur la place de l'artiste, qu'a-t-elle donc à nous dire aujourd'hui cette œuvre difficile, qui fit grand bruit et grand tort à son auteur en 1933 ?

Sitôt fondu en 1923 dans la vie parisienne (il sera naturalisé français en 1938), l'immigré roumain connu sous le nom de Fondane, en tant qu'écrivain de langue française, a d'emblée cultivé un grand défaut, celui d'exercer tous azimuts un sens critique d'une grande perspicacité. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il ne s'embarrassait pas de cibles faciles.

Sur le plan esthétique, il darde ses flèches vers le romantisme allemand, le mouvement surréaliste, l'un et l'autre alors dominants, ou le poéticien si influent en Paul Valéry (à propos de l'extraordinaire réception de Baudelaire à l'étranger) ; mais il ne rechigne pas non plus à les faire dévier du cadre strictement littéraire pour Louis Aragon, croqué dès 1927 en littérateur artificiel et inconséquent, Louis-Ferdinand Céline dès 1933, en écrivain certes talentueux mais d'une grande pauvreté de pensée. Et si on connaît la suite pour le moins tumultueuse de ces histoires d'écrivains, lui, l'avait largement pressentie. Jusqu'à cet essai sur Rimbaud qu'André Breton prit comme une charge envers sa personne. Ce serait anecdotique, si cela n'éclairait un pan de la mauvaise réception, comme il y a une mauvaise réputation (le voyou, déjà), de Rimbaud le Voyou.

Quelle est donc cette fameuse thèse provocatrice du « voyou » ? Et même sciemment provocatrice, car Fondane manie l'ambivalence. Elle ne tient pas à la figure du vagabond, du sauvage, voire du dépravé, tout en force brute, qui vient mettre à mal les « règles du jeu » littéraire, qui n'a rien pour lui déplaire bien au contraire. Et il semble d'ailleurs qu'il ait tenu grief à son guide des jeunes années roumaines, Remy de Gourmont, de l'avoir trop longtemps détourné de l'œuvre de Rimbaud, au prétexte selon le (néanmoins sublime) critique symboliste que le poète ardennais n'était qu'un jouisseur.

En fait, la préoccupation de Fondane est tout autre : la tricherie de voyou, c'est que le poète ait usé d'une méthode, d'un programme pour tenter de justifier esthétiquement son œuvre. En cause bien sûr la « lettre du Voyant » du poète prodige qui a valeur programmatique et a emporté l'adhésion des poètes surréalistes et de la revue Le Grand Jeu, autour de l'essai contemporain du sien de Rolland de Renéville, Rimbaud le voyant. Pour Fondane, Rimbaud a ni plus ni moins triché en s'emparant « de l'Inconnu par un coup de force ».

Par là, il entend mettre au jour « la grande pensée de [son] époque : [...] la conscience honteuse du poète ». Cette « honte » de la poésie qui mène ses contemporains à devoir se justifier sans cesse de leur création. Or, selon Fondane, le poème émane d'une existence prodigieuse et n'a nul besoin d'une preuve rationaliste qu'il existe. Ces découvertes portent sur un monde existant et non sur un monde pensé, comme il s'en fera largement l'écho dans son ouvrage philosophique majeur, La Conscience malheureuse.

Cette tension existentielle que Fondane remet au cœur du poème et qui nourrit sa réflexion critique avait certes peu de chance d'être perçue, surtout sur l'air du voyou, à un moment où la figure de Rimbaud atteignait au mythe.

Au vu de la récente actualité sur la « photo retrouvée » de Rimbaud adulte, il vaut sans doute de s'interroger sur la pérennité jusqu'à nous d'un tel mythe, sur ses ressorts cachés (voir articles ici et ).

On peut tout autant juger de l'omnipotence de ce besoin de justification qui n'a cessé de tarauder la création poétique. Jusqu'à ce néo-idéalisme patent d'un regard qui serait purement projectif porté sur le monde, risquant de défaire le lien d'altérité en se coupant du langage, de ses sources communes. Ce miroir d'un monde contemporain, diffracté, cynique et appauvri de quelques-uns, qui n'est jamais qu'un « monde pensé », toujours sur le mode de l'exclusivité, c'est là où précisément, avec Fondane donc, le poème doit continuer à porter la critique, et ses trouvailles, jusque dans la plaie de nos sociétés.

Rimbaud le Voyou, Benjamin Fondane, éditions Non Lieu, 15 €.

Michel Carassou, l'éditeur de Non Lieu, vient de créer l'Association Benjamin Fondane. Pour toutes informations, s'adresser aux éditions.

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