Rosa rosae

«Des roses, des roses, des roses!» serait-on tenté de lancer, prenant au vocable de Charles Cros la délicieuse et mutine Anouk Grinberg pour sa poignante interprétation de lettres de prison de Rosa Luxemburg.

«Des roses, des roses, des roses!» serait-on tenté de lancer, prenant au vocable de Charles Cros la délicieuse et mutine Anouk Grinberg pour sa poignante interprétation de lettres de prison de Rosa Luxemburg. La comédienne vient en effet de faire éditer, rassemblé sous le titre de Rosa, la vie, un copieux choix de la correspondance personnelle de la théoricienne et activiste révolutionnaire, accompagné d'un CD de la lecture qu'elle en donne, aux Éditions de l'Atelier/Éditions Ouvrières.

Ce recueil de lettres prend date dès 1904-1905 dans les affaires mêmes du temps ; déjà, Rosa Luxemburg (1870-1919) peut s'écrier: «Mes très chers [...] le destin m'a rattrapée : j'ai été arrêtée.» Cette correspondance prête très vite le flanc à l'histoire avec le déclenchement du premier conflit mondial en 1914, qui vaut à la prétendue «Rosa la sanguinaire» d'être à nouveau emprisonnée pour ses positions pacifistes, antinationalistes, jusqu'à fin 1918, un mois avant son assassinat en pleine insurrection spartakiste, qu'elle aiguillonnait avec ferveur, à Berlin.

Loin de la lettre d'apparat, qui feint d'être adressée à un destinataire pour viser un plus large public, Rosa Luxemburg ne cesse d'inviter à un dialogue sans concession ses correspondant(e)s, tournant ses sentiments intimes au filtre d'un monde naturel remémoré, tour à tour enchanteur, cruel, toujours vivace. Le sort d'un scarabée mutilé, les signes dont se parent les allées et venues des mésanges, l'extermination des Indiens d'Amérique, tout épanche sa vie de recluse.

Cette observatrice critique des premiers instants de la révolution bolchevique revient constamment sur son combat contre «la vieille social-démocratie», inféodée à l'impérialisme allemand : «La liquidation de ce "tas de pourriture organisée" qui se fait appeler aujourd'hui social-démocratie n'est pas une affaire privée, qui relève de la seule décision d'individus ou de groupes isolés» (Lettre ouverte écrite en prison en janvier 1917).

Ces lettres adressées pour la plupart à des proches prennent également tout le sens de son engagement intellectuel, politique, tendant précisément à extirper des relations humaines tout caractère privatif, au sens où elles masqueraient, travestiraient, dès lors, le rapport de l'individu à la «société» refondée comme telle, en son entièreté, à partir des «masses» dominées.

C'est dire qu'il souffle dans cette correspondance le même état d'esprit de contestation radicale, politique, qui va animer le mouvement Dada de Berlin jusqu'en 1920 (autour de Raoul Haussmann), attentant au caractère privé du rapport de l'artiste à son art, au nom d'une intériorité dévastée par l'histoire.

Quatre-vingt-dix ans après son assassinat, le doute persiste quant à savoir si le corps retrouvé et inhumé en 1919 est bien celui de Rosa Luxemburg. Des examens scientifiques seraient en cours...

Rosa, c'est la rose de personne (Paul Celan).

 

Rosa, la vie - Lettres de Rosa Luxemburg, textes choisis par Anouk Grinberg, traduits par Laure Bernadi et Anouk Grinberg. Introduction d'Edwy Plenel, «Rosa Luxemburg vivante». Les Editions de l'Atelier/Les Editions Ouvrières, 2009. 25,50€, 256 p. CD-Rom joint : la lecture d'Anouk Grinberg de lettres de Rosa Luxemburg sera diffusée sur France-Culture le 27 septembre 2009.

Je signale aussi la réédition d'Introduction à l'économie politique, de Rosa Luxemburg. Préface de Louis Janover, «Rosa Luxemburg, l'histoire dans l'autre sens». Toulouse, Smolny, 2008.

Voir également dans le Club Mediapart, article de Philippe Corcuff sur la philosophie politique de Rosa Luxemburg.

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