Trois jeunes voix haïtiennes et une bouteille à la mer

Résolument en forme de happening après le terrible tremblement de terre qui vient de frapper l’île, voici, captées à distance, trois jeunes voix de la poésie haïtienne : Bonel Auguste (né en 1973), James Noël (né en 1978), Farah Martine Lhérisson (née en 1970).

Car elle le savait bien, c'est là façon de parler : même phagocytés de la sorte, même foulés par les pas du temps et dispersés dans l'espace, les mots renferment par-devers eux une « adresse » humaine irréductible.

D'Haïti, Magloire-Saint-Aude, René Depestre, entre autres voix, ont ainsi tant à nous dire sur ces oripeaux de l'Histoire qui nous tiennent lieu de mots, entre les mots : là même d'où émane cette adresse.

Résolument en forme de happening de la vie, voici, captées à distance, trois jeunes voix de la poésie haïtienne : Bonel Auguste (né en 1973), James Noël (né en 1978), Farah Martine Lhérisson (née en 1970).

J'ai découvert les deux premiers au hasard de publications sur l'Internet, par le bouche à oreille des lectures, notamment celles du critique et écrivain Lyonel Trouillot (voir son actuelle chronique de Port-au-Prince sur lePoint.fr). Des nouvelles (relativement) rassurantes de tous deux ont été données de-ci de-là sur la Toile ces derniers jours.

Wifredo Lam, Ici sur Terre (1955) Wifredo Lam, Ici sur Terre (1955)

De Farah Martine Lhérisson, j'ai pu lire lors de mon dernier séjour au Québec, quelques années après sa parution, Itinéraire zéro, qui a marqué la poésie haïtienne en 1995 lors de sa publication aux éditions Mémoires, en Haïti. Elle dirigeait alors un établissement scolaire à Port-au-Prince.

Peut-être a-t-elle trouvé à se faire oiseau en papier par les rues de New York. Dans l'attente de ses nouvelles, voici en tout cas d'elle un poème « en itinéraire d'ailes » qui « blasphème février » publié par le journal Le Nouvelliste en 2006.

Je publie à la suite un poème de Bonel Auguste et de James Noël, et renvoie à des sites les concernant.

 

Je m'écorche de miroirs et de villes traversées au rythme de ton souffle

à toutes frontières alpines

un cœur différent

tes passes d'eau

tes rivières et galets

je me refais ce lit comme un rituel

je retrace cet angle

d'où s'affranchit l'extravagance de mes envies

 

demain encore, il n'en demeure que le temps des pays parallèles en itinéraire d'ailes

tes pas sur le plancher d'occasion

ce nous étalé dans le tumulte indécent

ce baiser allongé

écumant à chaque ville retrouvée

il n'en demeure que cet amour plein de portes et de coordonnées

le poids de ton corps

ma boussole faite chair

 

Je me recroqueville comme un fœtus qui a froid

toute ma terre et mes seins

prophétisent

la migration entre sève et fruit

chaque pétale

est une paupière sur le monde

le poème se déverse

et blasphème février

 

Dis-moi à grands coups d'espace

le crissement de ton corps qui s'effeuille

nudité des songes

Aujourd'hui est un arbre de sable

sur la nuque du matin.

 

(Farah Martine Lhérisson, poème inédit en 2006).

 

 

L'orbite elliptique

est interceptée

par le brûlant ballet des sauterelles

qui du frétillement de leurs pattes

accordent la harpe de l'espace

en y soufflant l'ondulation du sable mouvant

d'innombrables petites parcelles de prisme

et de bleu-miroirs délimitent

leur expansion de sel

à la coupe de la ciguë

 

(Bonel Auguste, poème extrait d'une publication dans La NRF, 576, janv. 2006).

 

Le nom qui m'appelle

 

Je suis celui qui se lave les mains

Avant d'écrire

Ne me demande pas comment je m'appelle

Je n'ai pas de nom

Je viens de là

De ce non-lieu qui cherche lune

Pour s'exhumer de son point d'ombre

Un nom d'auteur me fait bien mal

Parce que poète

Ça m'est égal

Ni tapis rouge ne saura rendre

La justesse du sang qui me fait

Passer

Pour un vitrier qui vaut sa mort

Je suis saigné

Donc

Je me lave

Voilà mon nom qui vient de là

 

(James Noël, poème extrait du recueil Le Sang visible du vitrier, CIDIHCA, Montréal, 2007).

Tableau de Wifredo Lam, Ici sur Terre (1955).

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