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Aujourd’hui animés par Marc Delouze et Dominique Delpirou, les Parvis poétiques ont célébré l’automne dernier leurs 30 ans d’existence. Ce dimanche, la scène de la Fondation Boris Vian dans le XVIIIe, à Paris, a vibré à des «voix de fait» singulièrement incitatives.

Il faut dire que les « metteurs en espace » du lieu avaient convié à une rencontre avec des poètes aux résonances diffractées, entretissant les moments de lecture performée de Serge Pey et Katia Bouchoueva au chant du contre-ténor latiniste Daniel Blanchard et aux poèmes de la Roumaine Marta Petreu (lue par Linda Maria Baros) et d’Anne-Emmanuelle Fournier.

On le sait, depuis quelques décennies, les arts de la scène, notamment dans la traduction qu’en a fait la poésie action, ont rejoué, comme en autant de mises en situation, les formes d’adresse directe du poème au public.

Exemplaire de cette parole qui s’invente, en lisant sa propre écriture, comme une reprise par la voix de son « dire », est l’œuvre de Serge Pey. Ainsi, le poème « Aboiements » dont il fit lecture, s’ouvrant par une invocation à « sa chienne », est « à dire en tapant des pieds par terre » :

Nous étions souvent d’accord
quand nous parlions
de philosophie

Je lui présentais un jour
ma montre aux veines ouvertes
cinquante cordes
qui descendaient du ciel
et aussi une guillotine
comme une boussole
qui décapitait les directions

Elle me dit alors :
La poésie a toujours
le devoir d’accomplir

une action qui s’échappe d’elle

Katia Bouchoueva © XVII Katia Bouchoueva © XVII

 

Tout aussi éloignés de zones logosphériques de la poésie exclusivement liée à ses visions intérieures, les poèmes slamés (rimés) de Katia Bouchoueva s’échangent de bouche à oreille et s’échappent par quelque autres milieux où la chair se fait verbe :

Et ça on nous l’a bien caché –
Derrière les rideaux des chiffres et la fumée des phrases,
Entre les planches des bancs, sous les comptoirs –
Que quand elle sort de chez elle, la femme en noir,
La nuit s’écroule, la nuit s’écrase.
Que ça ressemble à une explosion du gaz
Ou à l’exode des hommes volatils.

Mais la réussite de la pièce montée par les Parvis est d’avoir su composer avec une autre longue réminiscence (romantique, symboliste...) de rêve d’art total, la danseuse Céline Lefèvre venant à la rencontre du déroulé onirique des poèmes d’Anne-Emmanuelle Fournier.

Céline Lefèvre © (dr) Céline Lefèvre © (dr)

Puis s’éprenant des vers en latin mis en voix sur scène par Daniel Blanchard :

Vis, pudibunde puer, rogitasque moleste,
Castigare meos cantus, in eis quia ludunt
Cruda nimis tibi verba, miser ; nunc desine et audi :
Caste vive pieque, ego libera carmina dicam.

(In discipulum molestum)*

Pour ainsi dire qu’il n’est nulle langue morte dans le chanté... Linda Maria Baros y glissant une lecture bilingue de poèmes de Marta Petreu, résonnant voluptueusement comme en sourdine.

*Voici la traduction de son poème « À un élève pénible » par Daniel Blanchard (en latin, le site ici de son association de latinistes) :

Tu veux, jeune pudibond, et tu le réclames avec insistance, châtier mes chants, parce qu'en eux jouent des mots trop crus à ton goût, pauvre petit. A présent, arrête et écoute-moi : vis, toi, chastement et pieusement, quant à moi je chanterai librement.

Les Parvis poétiques – 7, rue Ernestine, 75018 Paris.

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