Les liens d’espace d’Alexis Pelletier

Les poètes ne peuvent pas avoir peur du vide, eux dont la voix risque à tout moment d’être coupée, comme suspendue sur la ligne du vers. Un mot de plus, ou de travers, et les voici qui quitteraient pour de bon la surface des choses, le domaine des vérités partagées, définies.

 © R. Catherineau © R. Catherineau
Les poètes ne peuvent pas avoir peur du vide, eux dont la voix risque à tout moment d’être coupée, comme suspendue sur la ligne du vers. Un mot de plus, ou de travers, et les voici qui quitteraient pour de bon la surface des choses, le domaine des vérités partagées, définies. Et comme qui dirait, l’air de rien, ils basculeraient dans l’espace, leur espace, c’est-à-dire dans ce monde clos, référant infiniment à lui-même, qu’est la langue. Or, ce que ces poètes pressentent parfois, c’est que tout symbolique et infini qu’il soit, l’univers de la langue n’est pas un lieu, pas encore, n’est pas un lieu pour vivre. C’est pourquoi ils se font alors chercheurs de « liens d’espace », selon le mot trouvé d’Alexis Pelletier.

Plus exactement, dans son dernier livre Du silence et de quelques spectres, Alexis Pelletier emprunte cette expression de « liens d’espace » à son ami écrivain Claude Ollier. C’est que son livre n’est pas à proprement parler un recueil de poèmes. Il y poursuit son compagnonnage avec le compositeur Dominique Lemaître, un CD joint au livre présentant des œuvres du musicien. Si certaines pièces musicales livrées ont été créées sur des poèmes d’Alexis Pelletier, chacune donne au poète matière à dialogue, à jeter ce qu’il nomme un « lien d’espace » entre le poème et la composition musicale.

Limon, encre Limon, encre

Au début de cette correspondance – à tous les sens du terme car l’auteur s’adresse tout au long de l’ouvrage au compositeur et à ses proches –, il y a une voix dont le poète ne peut se défaire :

Et m’entourant la voix m’attirait aussi
je ne pouvais lui résister
c’était comme si les sons se substituaient
à mon corps qu’ils possédaient tout entier

Je l’entendais à tout moment
ayant parfois le sentiment qu’elle était devenue
le paysage

Et puis non
les arbres les maisons demeuraient
le bord de la mer où j’avançais
la falaise
mais tout était presque baigné dans cette voix
et parfois bercé par elle

Car le poète l’affirme, sans cette voix, tout ne serait encore que silence, nous n’aurions affaire qu’à un monde infini de spectres, condamnés à porter en nous un langage aux références fantomatiques, errantes, le réel ne se manifestant que dans la relation des êtres aux choses référées, dans leur « télescopage » :

En fait il n’y a pas d’histoire d’amour sans télescopage
des références et c’est un renversement permanent
de toi à moi dans l’absence ou la présence
et sur la pointe toujours quelque chose
se demandant si cela doit être

S’il est possible au poème de rencontrer
la musique ou l’inverse
s’il y a un absolu de l’écriture ou une quête
de quelque chose allant vers ce point
si le sens est relatif
et ce qui tremble dans le mot
amour

Transparence, encre Transparence, encre
Judicieusement, Alexis Pelletier note comme les titres du compositeur Dominique Lemaître renvoient généralement à la mythologie ou à de lointaines sphères du cosmos. On perçoit ainsi ce magnétisme singulier qu’exercent la voix en particulier et la musique sur ce poète, au travers de ces références situées en dehors de l’histoire ou puisées dans des espaces du monde physique qui n’ont pas de référents extérieurs et qui, selon la définition qu’en donne par exemple l’astrophysicien poète Jean-Pierre Luminet, « sont en eux-mêmes et occupent tous les lieux de l’univers », à l’instar de la capacité « signifiante » de la musique.

Et c’est parce que peut-être
rien
parce que nous n’avons rien
de commun
ni le corps ni le sens ni le nom
que le monde sera notre chance

Notre chance sans preuve

Ainsi après, entre autres titres, Comment quelque chose suivi de Quel effacement (L'Escampette éditions, 2012), Alexis Pelletier nous engage avec une clairvoyance et un tempérament singuliers à trouver pour tous le meilleur des mondes possibles.

On n’aime jamais assez
cette vieille antienne du monde mort
voilà qu’elle me revient je me l’applique
écoute-moi c’est ainsi que nous parlons
c’est ainsi que tu es dans les mots
celle qui donne signe
mais les mots ce n’est parfois pas grand-chose
ce n’est jamais isolé du monde
même si les écouter c’est parfois
quelque chose d’insupportable à n’être
pas dociles les mots le monde le réel

Alexis Pelletier, Dominique Lemaître, Du silence et de quelques spectres, éditions Clarisse, avec CD, 18 €.

La photographie figurant en ouverture de cette note de lecture est de Roger Catherineau (voir ici). Les encres reproduites sont de Sophie Brassart (voir ici).

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