Zbyněk Hejda et les chiens vagabonds de la poésie

Le 16 novembre dernier, il neigeait à gros flocons sur la Tchéquie, au jour même de la mort de Zbyněk Hejda, à Prague. Moins connu que Vladimir Holan ou Jaroslav Seifert, ce poète découvert tardivement en France aurait sans doute aimé que son passage soit ainsi recouvert comme de simples traces à fleur de terre.

Le 16 novembre dernier, il neigeait à gros flocons sur la Tchéquie, au jour même de la mort de Zbyněk Hejda, à Prague. Moins connu que Vladimir Holan ou Jaroslav Seifert, ce poète découvert tardivement en France aurait sans doute aimé que son passage soit ainsi recouvert comme de simples traces à fleur de terre.

C’est du moins ce que l’on pressent à sa lecture. À chacun de ses poèmes, nous voici à un seuil d’où partent des phrases apparemment sans suite, filant sous la neige ou le sable, resurgissant ailleurs, dans un monde qui sourd d’elles.

Sombre, une volée d’oiseaux
se déplace lentement contre le ciel.
En bas sur le chemin
la poussière vole.
Personne pourtant
ne va nulle part.
La bande d’oiseaux aussi s’éclipse,
la respiration du paysage, coupée
dans la canicule du dimanche matin.
Au village tout dort.
Au bord des chemins,
des chiens.

Car c’est bien le mouvement de l’écriture qui reprise les paysages et les histoires, qui déplace la vérité de l’existence proprement dite, ce qu’on en découvre.

De petites morts
habitent la dépouille des oiseaux.
Ce sont elles qui nous battent les tempes
d’un rappel d’ailes
avant que l’eau verte
sur tout se déverse.
Un chien passe furtivement
la porte….

Ce grand acteur de la poésie tchèque né en 1930, nourri aux idées fraternelles de sa moitié de siècle, a ensuite longtemps été tenu au silence, à la baguette du samizdat, dans une ex-Tchécoslovaquie sous régime totalitaire.

Dans les années 1960, il collabore à l'importante revue artistique Tvár, qui finit par être empêchée de parution. À la suite du Printemps de Prague, Hejda voit peu à peu ses livres mis au rancart en raison des immixtions répétées de la censure étatique. Il est néanmoins parmi les premiers signataires de la Charte 77. Et alors même qu'il se trouve réduit à une extrême précarité matérielle, il ne cesse de lutter contre les abus policiers du régime jusqu'à la « révolution de velours » de décembre 1989.

On se reportera avec profit à ce site pour une présentation biographique fouillée de Zbyněk Hejda et à celui des éditions Fissile pour une recension de ses ouvrages traduits en français.

Il fut le traducteur en langue tchèque d’Emily Dickinson, Georg Trakl, Gottfried Benn.

Les poèmes cités plus haut, traduits par Erika Abrams, sont extraits du recueil Abord de la mort édité par les éditions Fissile de Cédric Demangeot, qui m’a appris, le 16 novembre, la mort du poète.

Vient de paraître : Séjour au sanatorium, traduction d’Erika Abrams, Fissile, 2013.

Est-il certain que nous ayons un jour été ?
Ou que cela n’ait pas été trop tard ?
Sur quelles plaques avons-nous donc gravé
nos images plus noires que noir ?

Lessivées, lavées par les pluies du temps,
les images des blanches villes et des villages.
Et nous voilà donc : quelques poètes survivants
avec les chiens vagabonds.

(extrait de Valse mélancolique, traduit du tchèque et postfacé par Erika Abrams)

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