Par long-courrier : Ruy Proença et Paol Keineg

En septembre dernier, le poète brésilien Ruy Proença avait en quelque sorte devancé l’appel du Salon du livre de Paris 2015 à célébrer la littérature brésilienne. À l’occasion de sa venue en France, Paol Keineg (prix Max Jacob 2015 de poésie) avait traduit quelques-uns de ses poèmes et l’avait accompagné lors de lectures publiques en Bretagne.

Dans ce billet « long-courrier », Paol Keineg présente lui-même Ruy Proença (qui n'est pas présent au Salon du livre), avant de donner à lire douze poèmes parmi ceux qu’il a alors traduits, et qui sont donc inédits en français.

À la suite, j’introduis trois poèmes de Paol Keineg extraits de son récent recueil Mauvaises langues.

*

Né en 1957, Ruy Proença vit à São Paulo. Après le lyrisme des débuts, ses poèmes se font plus ramassés, plus concrets, plus énigmatiques aussi. Héritier de divers courants modernistes, en particulier de Carlos Drummond de Andrade, pas plus que la plupart des poètes d’aujourd’hui au Brésil, Proença ne se rattache à aucune école. Traducteur du français, il a notamment publié les poèmes et chansons de Boris Vian. Ses poèmes figurent dans l’Anthologie de la poésie brésilienne (Chandeigne, 1998).

Il est l’auteur de six recueils, et les poèmes qui suivent sont extraits de Visão do Térreo (2007). Les traductions de Paol Keineg, faites avec l’aide de l’auteur, ont aussi bénéficié de versions d’Alvaro Faleiros à chaque fois que le nom de celui-ci est mentionné.

Ruy Proença

Vue du rez-de-chaussée

 

L'invisible cicatrice


naître
c’est être complètement neuf
et c’est déjà laisser une cicatrice

vivre
c’est couvrir les autres
de cicatrices
et en être couvert

mais tout
n’est pas cicatrice

certaines coupures
décidément
ne se referment pas

c’est même
la raison pour laquelle
nous mourons

 

Tyrannies


jadis
on disait : gare,
les murs ont des oreilles

alors
on parlait à voix basse
on restait sur ses gardes

aujourd’hui
les choses ont changé :
les oreilles ont des murs

il ne vaut pas
la peine
de crier

 

Cycle des pierres


il est terrible de dormir
dans le bruit
des pierres qui grandit

une fois
sur deux
un déclic vous percute
le tympan

passeront les années
les pierres deviendront adultes

il restera moins de place
pour le sommeil

(Alvaro Faleiros)



Répartition publique


le petit chien
a escaladé le perron
et s’est arrêté
dans le hall d’attente

étranger,
il n’a pas reçu d’accueil empressé
(nous non plus)

à peine
quelques commentaires bizarres
inspirés par sa présence
(tout comme la nôtre)

il était plus digne que nous
le bâtard :
sans qu’on s’occupe de lui
il a fait demi-tour
et il est sorti comme il était entré


Frontière


Je suis né d’un hasard.

Comme ce mur
élevé
devant moi
séparant deux voisinages.

Quelqu’un m’a donné le jour,
quelqu’un m’a ôté le jour.

Je ne vois pas le monde :
je regarde le mur.

J’en connais
chaque détail.


Tant de poids


une pirogue en fer
posée
sur le sable

personne ne sait
d’où elle vient
de quelle nuit

une pirogue en fer
attendant peut-être
des bras

qui la pousseront à la mer
et avec elle
s’élanceront

(Alvaro Faleiros)


Totem


Une baleine morte sur le sable
déplace le centre de gravité
d’une journée d’un bleu de carte postale.

Les vagues posent et reposent la question
pourquoi s’est-elle égarée.

Regroupés plus loin
les hommes ne savent que répéter dans le tumulte
ce que demandent les vagues.

Un homme se détache du groupe :

19 mètres, 40 tonnes –
brutale incertitude qui affleure
ébranlant le centre d’une journée bleue.

(Alvaro Faleiros)


Déracinés


on a coupé nos racines :
c’est pour ça
que nous avons renoncé à être des arbres

on peut encore choisir
d’être oiseau, poisson
ou tout autre voyageur
en mouvement dans l’eau
ou le vent

mais notre conscience d’acier
en toc (de la ferraille)
pèse sur nos os

on peut à peine
esquisser un pas

(Alvaro Faleiros)


Écritoire


nous posons l’écritoire
sur la plage
et nous nous sentons
bien calés dans le siège

les poissons sautent dans la mer
les baigneurs sautent dans la mer
les dauphins sautent dans la mer
les sirènes sautent dans la mer

échoués
à marée haute
nous couchons sur le papier
un seul mot :

cadavre


Au-dessous de zéro


Je ne demande pas l’aumône,
je garde un œil sur les voitures.
Là-bas tout le monde me connaît.

Je me regardais
dans le rétroviseur.

Alors Cabral est arrivé
m’a pris par le bras
m’a placé dans le frigo.

Avant de m’enfermer dans le frigo
il a demandé à un employé du supermarché
qui rangeait des fruits :

— Qu’est-ce que je fais de lui ?

Le type a dit :
— Colle-le dans le freezer.
— Combien de temps ?

Il a répondu :
— Une demi-heure, il est assez costaud.

(Alvaro Faleiros)


Ma mère


ma mère Carmenzita
1 mètre 35
a fini sa troisième

elle a été receveuse de bus
elle a été nounou
elle a été femme de ménage

elle croit
qu’on la rejette
à cause de sa petite taille

elle dit :
— on mesure les compétences
à la taille

elle a suivi un cours
pour devenir fille d’ascenseur

elle cherche quelque chose
ma mère Carmenzita

 


Pense-bête


Hier
la mort a encore fauché
l’un d’entre nous.

Maintenant au cimetière
tandis que le cercueil
descend en terre

on force
le mort et ses amis à entendre
tout autour

les tondeuses au diesel
qui avancent dans un bruit d’enfer
entre les mains des employés.

Les tondeuses
sont des faux motorisées.

Il ne faut jamais l’oublier :
la mort opère
sur plusieurs fronts.


Paol Keineg et Ruy Proença à la galerie librairie Antinoé, Brest, septembre 2014. Paol Keineg et Ruy Proença à la galerie librairie Antinoé, Brest, septembre 2014.

*


Mauvaises langues
de Paol Keineg est présenté comme étant le « journal de deux années ». « Écrire poste restante / ne rompt pas le silence – on ne casse pas le silence – un silence / à tout rompre requiert une paire d’oreilles », nous dit le poète. C’est qu’il est bien plus décidé à briser les chaînes des « mauvaises langues », de celles qui retiennent la parole de se livrer, et l’écriture de s’y livrer dans un « élan ».

Ces circonstances d’écriture du journal font que l’auteur puise indistinctement dans les chemins de vie que tout porte à croire abandonnés, où s’appuie au-dessus du vide du souvenir la pensée, et ces autres dont ce vertige dans la voix assure qu’ils conduisent la traversée.

Lisant Paol Keineg par ses chemins d’âpres félicités, c’est sans compter que l’on peut s’émouvoir d’une virgule « en enjambant le ruisseau, avant les étangs », comme d’une voix qui serait miraculeusement parvenue d’une autre rive, « vérifiable ».

Nul « moi » aussi peu envahissant que chez ce poète, qui a « franchi sans mourir / les années de la mort de l’auteur », et dont les pages en vers sont peuplées d’un univers si étrangement familier :

Il y a la terre et l’eau,
le ciel et la terre,
et sur la terre

vivent en enfants de pauvres
le cerf du Kranou,
le sanglier de Tourc’h
les oiseaux de Rhiannon.


[Paol Keineg partage pour ce recueil avec Ritta Baddoura le prix Max Jacob 2015. En complément, voir ici cet article sur le livre de poèmes précédent de Paol Keineg, Abalamour.]

                       *

Même Keremma, la plus belle
que pieds nus on parcourt sac au dos
(parce que ça fait chic)
en tournant le dos à Goulven,

et qu'est-ce que ça peut bien faire,
le moi, le sousmoi, le surmoi ?
Après la mort, c'est fou combien amis
et ennemis se ressemblent –

l'amour pas fou se mesure aux kms de sable fin
qu'on a parcourus pieds nus sac au dos –
l'amour fou, c'est d'avoir cru
qu'on aurait pu ne pas s'aimer pour la vie.


                        *


Perdu dans le brouillard,
avec l’envie de me perdre un peu plus.

Je comprends à sept ans
qu’on ne peut pas ne pas penser,
surtout quand on a envie de ne pas penser.

Sur le chemin enfin retrouvé,
je voudrais retrouver l’élan des langues
présumées coupables.

Je le dis haut et fort :
pas de langue naturelle.

                       *


À la recherche du chemin abandonné
qui allait de Mill ar Vod à Kerouzarc’h,
j’ai failli remplir mes chaussures
en enjambant le ruisseau, avant les étangs.

Ces quatre lignes sont-elles des vers ?
Quand on a comme nous aimé Cendrars
et Apollinaire, oui,
pas bons, mais bon, d’une exactitude

géographique vérifiable. Quant à savoir
ce que je cherchais sur ce chemin
désormais sans mystère, qui dans le temps
faisait entrer dans un autre monde,

je recherche la petite place de mon grand-père
parmi deux milliards d’humains (devenus sept)
qui se partageaient inégalement la planète,
avec veau, vache, faux et ficelle au pantalon.

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Paol Keineg, Mauvaises langues, Obsidiane, nov. 2014, 96 p., 15 euros.

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