Fernando Pessoa, inépuisé

Unique d’être plurielle, l’œuvre de Fernando Pessoa demande une attention extrême au dialogue instauré par le poète entre différentes voix à travers lui. Fort de cet enseignement, «Le Livre de l’intranquillité» a connu l’an passé une métamorphose éditoriale stupéfiante. Laquelle incline à se nourrir de ce «drame en personnes» revendiqué par Pessoa pour la lecture de sa poésie.

Nul ne saurait dire probablement ce que le mot « intranquillité », ou le sentiment, l’état d’« intranquillité », a pu au juste éveiller, toujours est-il que pour beaucoup cette trouvaille lexicale évoquait immanquablement l’écrivain lisboète Fernando Pessoa. Jusque l’an passé, c’est ainsi du moins que l’on pouvait se référer à l’œuvre narrative qui fit tant pour la renommée en France de son auteur à sa parution en 1988, Le Livre de l’intranquillité.

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Mais voilà que trente ans plus tard, le mot « inquiétude » lui est préféré, et que le titre original Livro do desassossego est désormais traduit, à l’enseigne du même éditeur Christian Bourgois, Livres(s) de l’inquiétude. La raison avancée par l’ordonnatrice de cette nouvelle édition, Teresa Rita Lopes, paraît évidente : le mot desassossego est d’usage courant en portugais, ne justifie donc pas en français le néologisme « intranquillité », et qui plus est « inquiétude » a une connotation « pascalienne », laquelle, en l’occurrence, n’est pas malvenue.

En soi, ce choix de traduction – empreint de philologie – peut être jugé bien peu convaincant au regard d’une œuvre qui avait été proprement révélée un demi-siècle après la disparition du poète, la rareté (pour le moins) du terme « intranquillité » en renforçant (en français) le caractère inédit, voire la nouveauté créatrice dans l’œuvre même de Pessoa.

Cette discussion, qui a sa légitimité dans l’acte d’appropriation intime dont relève tout fait culturel d’un point de vue anthropologique, ne doit néanmoins en rien cacher le plus important, à savoir que Teresa Rita Lopes, spécialiste parmi les plus affirmés de Pessoa, est parvenue à concevoir cette nouvelle édition, profondément bouleversée, comme un tout « organique », conformément selon elle au desiderata de son auteur plurivoque, le créateur des fameux hétéronymes.

Pour mémoire, à sa mort en 1935, Fernando Pessoa avait laissé une malle remplie de documents (plus de 27 000), dont l’inventaire puis le classement (sujet à bien des controverses) n’avaient été réalisés que tardivement, à partir de 1968. De son vivant, il n’a fait paraître qu’un seul livre de poèmes, Mensagem (Message), signé de son nom – en fait, un nom d’auteur parmi d’autres pour lui, avec cette particularité, intrinsèque pourrait-on dire, de signifier une « personne », de désigner toute personne en portugais. Nombre de ses poèmes toutefois ont vu le jour dans des revues (Orpheu, la revue qu’il anime avec son ami poète tôt disparu Mário de Sá-Carneiro, Athena qu’il dirige avec le peintre Ruy Vaz…).

Livre(s) de l’inquiétude est le journal d’une vie et à ce titre, il était certainement trop tentant d’associer à cet « amas de fragments » (selon Pessoa lui-même) un seul auteur. C’est le parti que prirent en 1982 les éditeurs portugais du Livro do desassossego por Bernardo Soares, qui a servi de matrice pour sa traduction. Choix éditoriaux mis à part pour l’établissement de la parution française de 1988 (sélection et ordonnancement des extraits publiés, en particulier), il est surtout apparu à Teresa Rita Lopes en explorant minutieusement les documents conservés de Pessoa à la Bibliothèque nationale de Lisbonne que deux autres voix d’emprunt n’avaient pas été prises en compte pour ces éditions, et originellement dans l’édition portugaise, alors qu’elles figuraient dans le dossier du Livro do desassossego constitué par Pessoa. Si l’une n’avait pas été « identifiée » et s’était glissée dans les textes mêmes de Bernardo Soares, l’autre avait été laissée de côté.

Comme l’assure Teresa Rita Lopes dans son « Introduction à Livre(s) de l’inquiétude », ce « magnum opus » de Pessoa n’échappe pas davantage que sa poésie à l’expression d’une pluralité de voix. Deux autres « auteurs-personnages » (Vicente Guedes et le baron de Teive) ont précédé le « semi-hétéronyme » Bernardo Soares dans l’écriture de ce journal d’une vie dont il était donné comme le seul « auteur », et « il est important de ne pas les confondre : chaque auteur vit sa propre vie qui est, à son tour, celle de son créateur ». Précisant : « Leurs biographies, toutes différentes, sont clairement établies par Pessoa, qui a doué aussi chaque personnage d’un style propre. »

Voilà bien posée en quelques lignes par Teresa Rita Lopes cette théorie des masques – l’hétéronymie – dont Pessoa a pu dire : « On dirait que tout s’est passé, et continue à se passer, indépendamment de moi. » À ceci près que le rapport qu’il a tissé avec Bernardo Soares a pu en troubler un peu le cadre, tant il a pu lui prêter sa propre biographie, tant le récit de ce « semi-hétéronyme » donc est soutenu par un phrasé intime, est imprégné de la « prose des vers » de Pessoa, et ce dès le premier texte du « Livre de l’inquiétude » signé Bernardo Soares : « Le cœur, s’il pouvait penser, s’arrêterait. »

Les « Œuvres complètes » d'Alberto Caeiro aux éditions portugaises Tinta da China. Les « Œuvres complètes » d'Alberto Caeiro aux éditions portugaises Tinta da China.
Si Teresa Rita Lopes privilégie le Brésil pour publier le fruit de ses recherches, ce sont de récentes éditions au Portugal de poèmes établis sur manuscrit et comportant des variantes qui ont motivé une nouvelle traduction de la poésie d’Alberto Caeiro, le « maître » des hétéronymes poétiques de Pessoa. C’est à lui que l’on doit l’expression « prose de mes vers ».

Dans la vie brève que lui a imaginée Pessoa, Caeiro est surtout connu comme étant l’auteur du Gardeur de troupeaux. Il est le poète de la sensation immédiate, des choses, du monde naturel. Les incessantes tautologies dont il use ne se heurtent – tout en la dévoilant – qu’à une chose indéfinie derrière le néant de l’être ainsi creusé en soi : l’expérience, l’empirisme de la sensation, de toutes les sensations ressenties, que seule la vue, le fait de voir, lui permet de matérialiser :

« L’essentiel est que nous sachions voir,
Voir sans penser, voir quand on voit
Et non pas penser quand on voit,
Ni voir quand on pense. »

Pas la moindre abstraction ne tente ce poète, ni quelque dessein esthétique :

« Une fleur aurait-elle de la beauté ?
Un fruit aurait-il de la beauté ?
Non : ils ont une couleur et une forme
À peine une existence.
La beauté est le nom qu’on donne à ce qui n’existe pas,
Que je donne aux choses en échange du plaisir qu’elles me donnent.
Ça ne signifie rien. »

Patrick Quillier, traducteur et maître d’œuvre du volume de la Pléiade consacré à Pessoa, est tout à fait fondé à voir dans ce livre de poèmes écrit comme sous la dictée en 1914 une opération nette et sans bavure de table rase par rapport à l’héritage symboliste européen. Les Poèmes jamais assemblés d’Alberto Caeiro en poursuivent le contour qui va aller grandissant : « Ressentir, c’est avoir l’esprit ailleurs. » Non sans mise en abyme existentielle qui vaut pour toute l’œuvre à venir :

« Si, après ma mort, on veut écrire ma biographie,
Il n’y a rien de plus simple.
Il n’y a que deux dates – celle de ma naissance et celle de ma mort.
Entre l’une et l’autre tous les jours sont à moi. »


Fernando Pessoa a dit de lui qu’il était un poète dramatique. Parmi les voix essentielles qui participent à ce « drame en personnes », qui se pressent autour d’Alberto Caiero, il y a Ricardo Reis, Pessoa lui-même, l’orthonyme, qui figure au même titre que les hétéronymes dans ce « drama en pessoas », et sans doute le plus connu d’entre eux, Álvaro de Campos. Un passage des Poèmes jamais assemblés souligne cette promesse de dialogue, qui est au cœur de la poésie de Pessoa :

« J’aimerais avoir la tranquillité et le temps suffisants
Pour ne penser à rien,
Pour ne même pas me sentir vivre,
Pour ne me connaître que dans le regard des autres, réfléchi. »

C’est au point que les hétéronymes, les poètes inventés par Pessoa se répondent dans les œuvres qui leur sont respectivement attribuées. Exemplairement, le « futuriste » Álvaro de Campos, dans sa veine la plus moderniste, trouve une issue aux visions d’Alberto Caiero dans la rythmique visuelle qu’il éploie dans ses grandes odes, à travers l’ordonnancement même de l’espace de la page : « Je veux vivre libéré dans l’air. Je veux bouger hors de mon corps », s’écrie-t-il dans son « Salut à Walt Whitman » que Pessoa projetait de publier en 1915 dans le numéro 3 d’Orpheu.

Fernando Pessoa qui chérissait la littérature de langue anglaise rencontre ici la prodigieuse défense et illustration (la connaissait-il ?) du vers-libre qu’a laissée D. H. Lawrence dans la préface de l’édition de ses New Poems en 1919 (traduite notamment par Loránd Gáspár dans le recueil Sous l’étoile du Chien, paru dans la collection Orphée de La Différence). La poésie « ne veut aller nulle part », y relatait Lawrence. « Simplement elle a lieu. »

Quel autre sentiment ou état de l’art de la circonstance poétique aurait bien pu animer l’auteur mémorable de TabacariaBureau de tabac ?

« […] Vou à janela
O homem saiu da Tabacaria (metendo troco na algibeira das calças ?)
Ah, conheço-o : é o Esteves sem metafisica.
(O dono da Tabacaria chegou à porta.)
Como por um instinto divino o Esteves voltou-se e viu-me.
Acenou-me adeus gritei-lhe Adeus ô Esteves !, e o universo
Reconstruiu-se-me sem ideal nem esperança, e o dono da Tabacaria sorriu. »

Ici traduit par Max de Carvalho :

« […] Je vais à la fenêtre.
L’homme est ressorti du Tabac (glissant la monnaie dans sa poche de pantalon ?).
Mais oui ! je le connais… C’est l’Estève-sans-métaphysique.
(Le patron du Tabac s’encadre dans la porte.)
Mû par quel divin instinct, Estève s’est retourné et il m’a vu.
Il m’a fait signe de la main et je lui ai lancé : “Salut, Estève !” Alors l’univers
S’est reconstitué pour moi sans idéal, sans espoir, et le patron du Tabac a souri. »

*

Fernando Pessoa, Livre(s) de l’inquiétude, traduit du portugais par Marie-Hélène Piwnik, édition établie et présentée par Teresa Rita Lopes, Christian Bourgois éditeur, 2018, 558 p., 27 euros.

, Poèmes jamais assemblés d’Alberto Caeiro, traduit du portugais par Jean-Louis Giovannoni, Isabelle Hourcade, Rémy Hourcade et Fabienne Vallin, Éditions Unes, 2019, 56 p., 16 euros.

, Le Gardeur de troupeaux – Poème d’Alberto Caeiro, nouvelle traduction du portugais par Jean-Louis Giovannoni, Rémy Hourcade et Fabienne Vallin, Éditions Unes, 2018, 17 euros.

, Bureau de tabac & autres textes d’Álvaro de Campos, traduit et présenté par Max de Carvalho, éditions Chandeigne, 2019, 120 p., 12 euros.

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