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Billet de blog 24 mai 2015

Frédérique Guétat-Liviani : la poésie se déplace en « zone sensible »

Invitée de la treizième Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne (30 mai-8 juin), Frédérique Guétat-Liviani écrit comme elle se déplace, avec les mots qu’elle « porte tous les jours ». Sinon ce serait « à côté de la vie », dit-elle.

Patrice Beray
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Invitée de la treizième Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne (30 mai-8 juin), Frédérique Guétat-Liviani écrit comme elle se déplace, avec les mots qu’elle « porte tous les jours ». Sinon ce serait « à côté de la vie », dit-elle. Ainsi, que ce soit en entretien ou dans un texte sur son « travail », ses paroles procurent presque autant d’émotion, au sens plein, que ses propres poèmes. Peut-être parce qu’elle « croit » suffisamment à cette forte « coïncidence » existentielle « d’être seul et cependant ensemble ».

Au départ, ce sentiment d’une coexistence bringuebalante l’a incitée à s’associer à de nombreuses expériences collectives (performances, expositions…), qu’elle poursuit depuis 1995 avec le groupe d’artistes Fidel Anthelme X, à Marseille, où elle fait un travail d’éditeur. Elle y a glané des images du présent à foison, qui l’ont poussée à explorer toute la société, jusqu’à ces vies en souffrance qu’il y a, d’enfants, d’adultes, dans ses replis. C’est donc d’abord tout ce « dehors » de la vie dans son rapport à l’humain, un dehors avec son inhumanité, ses invisibles précisément, qu’elle a voulu faire entrer dans ses réalisations sensibles.

© 

Dans sa fabrique toute personnelle, Frédérique Guétat-Liviani insiste beaucoup sur le rapport qu’entretiennent les images et les textes. Dans cette tension maintenue entre le visuel et l’écrit, ce qui résiste, ce à quoi elle refuse de céder est la capacité à s’abstraire. Même dans son évocation de la mystique juive à laquelle elle a été initiée, elle retient des lettres de l’alphabet hébreu qu’elles ont été créées avec l’air que l’on respire.

« L'écriture consiste à renverser l'image pour en faire une figure », a écrit Jean Tortel, le si perspicace auteur du Discours des yeux. Tracés sur l’envers de ses images, les poèmes de Frédérique Guétat-Liviani figurent le mouvement de la vie, un mouvement dont on ne sait où il porte, comme elle le fait en suivant le cours du fleuve côtier l’Huveaune pour le n1 de la revue Zone sensible des Poètes en Val-de-Marne. De ce bassin d’emplois de la région marseillaise, que son poème décrit, elle fait remonter à la source de l’Huveaune, tournant le dos à la mer et à la ville, une jeune fille émigrée :

L’idée lui est venue   elle voulait la chasser   n’y arrivait pas.
Il faut dire qu’elle ne supportait plus la sécheresse.
Elle a quitté le stand   a marché jusqu’à la plage.
Au bord de l’eau bleue   au bord du gravier   elle n’a rien aimé.
C’est le cours verdâtre   qu’elle a suivi.
Pas à pas   a quitté la ville.
C’est à la source   qu’elle s’est mise à déborder.
Ses bras se sont agités   le corps est devenu liquide.
Elle a eu peur d’abandonner son corps-récipient.
De se répandre au sol.
Enfin   elle a compris   à quel point   tout en eux   était déformable.
Et comment on résistait à tant de ruptures.
Sans laisser d’autres traces qu’une onde.

On ne peut parler ici de syntaxe narrative, les liens de causalité étant radicalement évacués par le poème chez Frédérique Guétat-Liviani – car comme elle le dit d’un air faussement ingénu, « parfois il faut sauter en marche pour ne pas recommencer le même trajet ». Pas plus qu’il n’y a à cette histoire qui traverse son poème de signification avérée, ni même vraisemblable, sinon de quelque manière « ce serait une fiction ». Mais ce qui est sensible, c’est cette capacité à imaginer, à métaphoriser. Cet art singulier du récit par le poème, par la force de son image verbale, ne vise à rien résoudre, pas davantage à remonter quelque énigme ou accident de vie, plutôt à faire coïncider, exemplairement dans ces poèmes pour Zone sensible, le temps et l’espace d’une itinérance (s’amorcerait-elle à rebours, comme l’écriture poétique sait faire retour sur elle-même). Le temps peut ainsi « déborder » et s’immiscer dans les blancs typographiques des segments rythmiques des vers qui s’ouvrent, où l’espace ainsi créé désigne à la source de l’Huveaune les « ruptures » des eaux tumultueuses qui ne laisseront, en aval, libérées, « d’autres traces qu’une onde ».

© 
« Comment faire une poésie si totale qu’elle déborde partout ? » C’est bien la question que Frédérique Guétat-Liviani avait en tête dès ses premières réalisations et expériences. Elle y répond en expliquant dans son entretien avec Liliane Giraudon le sens qu’elle prête au titre d’un de ses récents livres, Le Premier Arrondissement. En substance elle indique que ce n’est autre qu’un tracé rond tel un cercle, englobant d’autres figures dans lesquelles elle a écrit ses poèmes, et qui dès lors peuvent se lire sans réel souci de linéarité, comme ils adviennent sous les yeux : parties singulières d’un tout qui n’est autre que la vision impulsant le mouvement qui les porte. Et ce geste aussi bien elle l’a tracé sur le sol comme pour une « installation » afin que les poèmes trouvent à s’y dire comme chez eux. C’est-à-dire depuis cet espace-temps où – lieu tout sauf privatif – « nous louons l’éternel ».

Les étoiles   au sol.
Nous marchons sur les étoiles.
Des siècles d’étoiles   en poussière.
J’ai lu   puis j’ai dormi   puis j’ai lu. L’histoire d’une princesse turque. J’ai regardé les photos.
Des jeunes filles brunes   et un effort de mémoire
pour se souvenir de l’ordre d’arrivée des sœurs.
A l’étage   des nids d’hirondelle   un oisillon dans le nid. La mère vient le nourrir.
Au loin   la prière. Le chat roux et blanc dort dans la cour.
A l’étage   la vieille dame qui aime les chats.
La sœur   sur la chaise   à l’entrée.
Elle est sage  rit beaucoup  rit de tout.
Rit de rien. Rit surtout du rien.
23 juin à Alger.

                       *

Les apparences sont trompeuses.
Les voisins sont bouleversés.
Dans la montée  ils l’ont trouvé si agréable  souriant  affable.
Ils ont sympathisé  plaisanté  souhaité de joyeuses fêtes
d’agréables fins de semaines   de bons rétablissements.
Aujourd’hui   tout s’écroule dans la cage d’escalier.
Ils apprennent la vérité.
C’est un locataire.
Géniteur de déshérence.

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On peut lire et télécharger librement sur le site de Sitaudis l’intégralité du Premier Arrondissement de Frédérique Guétat-Liviani. L’entretien avec Liliane Giraudon dont j’ai extrait différentes citations peut être consulté (chaudement recommandé) sur le site de Poezibao.

Frédérique Guétat-Liviani figure donc parmi les invités de la treizième Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne (30 mai-8 juin) intitulée « Ce lointain si proche ». Seront en outre présents pour les poètes français : Emmanuel Laugier, Aurélia Lassaque, Yvon Le Men, Bruno Doucet ; mais aussi trois poètes australiens (Jan Owen, Philip Hammial, Judith Bishop), quatre poètes sud-coréens (Hwang Ji-u, Kim Yi-deum, Shim Bo-seon, Kang Jeong), six poètes chinois (Mang Ke, Ming Di, Ouyang Jianghe, Wang Yin, Yu Jian, Zhai Yongming) et des poètes innues du Québec (Joséphine Bacon et Natasha Kanapé Fontaine).

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