Une place pour la poésie dans l’espace médiatique français

Dans le cadre de son master à l’école de journalisme de Tours, Claire Ferragu m’a interrogé sur la «place de la poésie dans l’espace médiatique français». Avec son assentiment, je publie notre entretien sur mon blog, où il a toute sa «place».

Claire Ferragu : Pouvez-vous me dire quelques mots sur votre travail pour Mediapart ? Quel type de public touchent vos écrits ? Avez-vous une idée du nombre de lecteurs ?

Patrice Beray : Je ne suis pas journaliste de formation ; je le suis devenu en participant, dès le lancement de son site en mars 2008, à l’aventure que représentait la création de Mediapart. Mon rôle principal a été de constituer au fil des années une équipe de correction-révision, ce qui ne fut pas une mince affaire pour un journal d’information pionnier dans le numérique.

Jiří Kolář (dr) Jiří Kolář (dr)
Tous les métiers de la rédaction que j’ai pu pratiquer durant mes activités professionnelles dans l’édition et la presse ont eu pour ressort une seule et même passion pour l’écriture, créative et réflexive. Quand j’ai rejoint Mediapart, j’avais déjà quelques livres derrière moi (poèmes, essais). Tout en continuant à exercer en tant que correcteur-réviseur, j’ai donc écrit des textes et des articles comme journaliste pour Mediapart, où la plupart de mes propositions d’article pour le journal ont été accueillies favorablement.
La rédaction d’articles dans un journal d’information générale tel que Mediapart est une expérience très enrichissante, qui suppose une pratique d’écriture et donc une approche des sujets traités très différentes de celles du monde universitaire. Il faut aller du particulier au général. Le lecteur d’un article doit immédiatement savoir de quoi il va retourner. Mais une fois ce décor posé (« l’attaque » de l’article), il appartient à la ou au critique d’inventer une manière qui lui soit propre d’accompagner les œuvres.

Quant au « type de public » touché par la poésie, je le crois plus divers (et nombreux par conséquent) qu’on le présume. Bien sûr, dans un média dit participatif (avec commentaires des articles par les abonnés) comme Mediapart, les réactions des lecteurs aux articles de poésie peuvent se compter sur les doigts de la main, sans comparaison possible avec les interminables (et parfois chaotiques) fils de commentaires d’articles plus en prise avec l’actualité, et l’époque au sens large.
Une évidence toutefois, vraie en toute circonstance : les lecteurs ne peuvent vraiment commenter que ce qu’ils connaissent peu ou prou.

Que pensez-vous des revues spécialisées et indépendantes ? Ont-elles un rôle à jouer dans la médiatisation de la poésie ? Ou n’est-ce pas cultiver un entre-soi du milieu poétique déjà spécialiste ?

Les revues spécialisées et indépendantes ont à mon sens un rôle essentiel à jouer de soutien à la création en accueillant les textes et poèmes des poètes.
Il n’existe pas « un » milieu poétique homogène ; du moins, les sensibilités d’écriture, les expériences et visées sont si multiples et différentes, et pas seulement selon les générations, que je ne vois pas bien quels « spécialistes » pourraient imposer, aujourd’hui, leurs façons de faire ou de voir. J’entends en dehors d’auteurs ou d’œuvres singulières qui, elles, bien entendu peuvent avoir un rayonnement sur un temps long.

Avez-vous l’impression que les médias généralistes invisibilisent la poésie ? Ou qu’elle n’est traitée qu’à travers le prisme de sa présumée crise ?

C’est en effet un procès qui est fait à la presse d’information générale que de mal traiter de la poésie, de la maltraiter donc. Dans la plupart des grands médias, c’est un fait qu’il n’y a pas de place prévue pour la poésie. Ou alors la place qui lui est réservée est la même que dans la société tout entière : résiduelle et anecdotique au sens du « bon mot » qui fleurit un discours.
Pourtant, un certain journalisme critique, dissociant information et communication, n’est pas si éloigné que ça de l’état d’esprit de certains poètes, qui les mène à bousculer le langage, le mettant à mal, en crise en effet, par rapport à ce qu’on entend classiquement par communication.

Quel type de poésie y est privilégiée selon vous ? Est-ce que les « généralistes » ont un rôle à jouer dans cette médiatisation ?

À force de se voir reprocher de ne rien faire pour la poésie, les médias généralistes ont tendance à en faire « trop » quand il s’agit de présenter des poètes actuels. « Trop », cela consiste à s’attacher à des démarches volontiers spectaculaires, empruntant aux arts de la scène. Ou bien à défendre une poésie instantanée, prétendument accessible, qui ne résiste pas à la lecture, aux lectures. Le journal Libération n’a pas son pareil pour jouer alternativement de ces deux gammes, et ce depuis des décennies.
D’une manière générale, ce sont davantage les « plumes » ou les signatures qui importent que les titres de presse. Depuis quelque temps, Anne Segal réalise par exemple d’excellents entretiens pour Télérama.

Y a-t-il une méconnaissance des journalistes culturels à l’égard des conventions et des codes de la poésie qui les empêcheraient de s’en emparer ? Faut-il être d’abord poète (et pas seulement journaliste) pour écrire autour de la poésie dans les médias ?

Difficile de tromper son monde quand on est critique. On écrit au vu et au su de tous. En lui-même, le travail de critique littéraire ne diffère guère de celui d’essayiste en ceci qu’il implique de suivre de près l’état du savoir. À défaut de pouvoir tout lire, tout voir, il est important de savoir s’orienter à travers la forêt de créations et de chantiers nouvellement explorés par les unes et les autres.
Pratiquer soi-même un art permet de toucher du doigt, de faire vibrer en soi ce qui pourrait n’être que projection ou spéculation.

La poésie souffre-t-elle de son image élitiste, malgré la vitalité et le prestige institutionnel dont elle jouit ? Comment l’expliquer ? Est-elle responsable de s’être rendue perméable ?

Beaucoup moquent la poésie surtout pour son excès de sentimentalisme. Par comparaison avec le roman par exemple, la poésie apparaît comme un art non abouti, parcellaire, qui ne dit pas la totalité d’une histoire, d’un récit, parce qu’elle préfère se concentrer sur une partie de cette histoire, de ce récit. En fait, elle paraît difficile parce qu’elle est avant tout un art du langage et parce que même quand elle jongle avec les affects, les sentiments, elle en tire des significations nouvelles. La poésie s’intéresse aux moyens, pas à la fin.
Il faut accepter de ne pas comprendre ce qui motive un poème, sa réalisation sensible.

Y a-t-il une incompatibilité entre le langage médiatique (qui repose sur une forme de brièveté et de rapidité) et celui poétique qui implique que la poésie reste cantonnée à des médias spécialisés ? Quels sont les « ingrédients » nécessaires pour établir une bonne critique de poésie ? Pour parler de poésie dans les médias ?

Il me semble avoir pour partie répondu à ces interrogations plus haut, dans ma réponse à la question 1. Il n’y a pas de raison intrinsèque à ce que la poésie reste cantonnée à des médias spécialisés. Toutes les écritures poétiques, même celles qui paraissent a priori les plus complexes ou « hermétiques », peuvent être abordées dans un média généraliste. Un prérequis : ne pas jargonner, même sous couvert de pertinence théorique.

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Est-ce que le morcellement du champ poétique ces dernières années pourrait expliquer cette invisibilisation de la poésie ?

Cette impression de morcellement est due, me semble-t-il, au grand nombre d’autrices et d’auteurs intéressants ayant publié en ces toutes dernières décennies. Pour la poésie de langue française, on pourrait en recenser au moins une centaine, plus sans doute. Il n’est évidemment pas aisé de rendre compte de tous les livres à la clé. 

L’espace numérique peut-il renouveler l’approche médiatique de la poésie ?

En tout cas, les poètes et les éditeurs de poésie attendent encore trop des périodiques de la « vieille presse » et devraient être plus attentifs aux autres sources critiques.
Les tenants de la presse papier ont trop longtemps méprisé le numérique. Ce n’est que très récemment avec la généralisation des éditions numériques, pour pallier la moindre diffusion du papier, qu’une évolution sensible se fait jour. Des sites de qualité comme En attendant Nadeau ont fini d’imposer ce mode de publication pour la critique littéraire auprès d’un lectorat peu à peu acquis (du moins, je l’espère).
Mais j’en ai fait cruellement l’expérience il y a de cela à peine quelques années : un article mien publié dans Mediapart pouvait être parfaitement ignoré par des « confrères » en dépit de qualités qu’on lui concédait en aparté, simplement parce qu’il était publié dans un journal numérique. Le numérique n’avait pas droit de cité, ni de citation !

Constatez-vous une récurrence de la mise en avant des grands poètes classiques (et d’auteurs qui ne sont pas que poètes) dans les médias généralistes ? Comment l’expliquez-vous ?

Il en est toujours allé ainsi. On privilégie les figures connues, de soi-disant grands poètes.
Cela dit, il y a une chose qu’il reste difficile d’éviter dans la presse, c’est le travail nécrologique. La plupart des médias n’y dérogent guère.
Je n’aime pas trop la qualification de « grand poète ». Comme si être poète, ce n’était déjà pas beaucoup…
Pour Mediapart, j’évoquerai de nouveau Cédric Demangeot et Bernard Noël, deux poètes importants à mes yeux, récemment disparus, mais je le ferai à contretemps.

Que pensez-vous des médias généralistes qui intègrent des poèmes en lien avec l’actualité ou comme une pause dans le tourbillon médiatique et informationnel ? Est-ce le rôle de la poésie ?

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Certes, l’espace-temps du poème n’est pas uniquement livresque… Différentes intentions peuvent y avoir présidé (didactiques par exemple), mais la poésie « vit » mal les instrumentalisations.
Même de circonstance, un poème vient toujours de loin, semble à la fois venir de plus loin et mener plus loin que ce à quoi il a été assigné.
Mais il peut se laisser aller à raconter une histoire, ou plutôt à en réinterpréter des épisodes significatifs parce qu’ils sont communs et ont une « moralité » (la « morale de l’histoire ») à livrer. C’est sa manière d’appréhender « le » politique. Et c’est d’ailleurs un art de faire et de dire qui s’est beaucoup perdu dans la tradition de la poésie de langue française, au moins depuis le romantisme. On peut le regretter.

Enfin, entendez-vous la médiatisation de la poésie comme un combat à mener ? Est-ce qu’elle peut toucher tout le monde ?

Il s’agit déjà, et avant tout, de se tenir au plus près du travail des créateurs en poésie, dans leur grande variété. Cela suppose, en tant que critique, d’être aussi attentif à des poètes qui n’ont pas les mêmes positions que soi. C’est là le premier combat à mener, contre soi en quelque sorte.
Ensuite, en étant alors de parti pris, il m’importe personnellement de faire comprendre que les poètes ne sont pas des « techniciens de surface » du langage : on n’attend pas d’eux qu’ils aient forcément quelque facilité en expression écrite ou orale (ça, c’est plutôt pour les journalistes).
Les poètes travaillent à l’avènement, toujours singulier, d’une écriture rythmique. Un poème ne se limite pas à la production de jeux de mots et sur les sonorités à laquelle on le réduit souvent en une lointaine réminiscence des formes anciennes de la versification. On est avec le poème, même quand il se résout à une économie de moyens dans son expression, dans un déploiement de significations vertigineux, toujours à la frontière entre monde naturel et monde artificiel.
Le langage y est l’unique « cause » du poème et du poète. Et elle peut être, heureusement, partagée.

Claire Ferragu/Patrice Beray, 17/24 mai 2021.

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