Patrice Beray
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Billet de blog 25 août 2016

Michel Butor, poète épique à l’âge fissile

Si son nom reste attaché à l’histoire du Nouveau Roman, Michel Butor, décédé mercredi 24 août à l’âge de 89 ans, s’est toujours tenu dans les marges de l’histoire littéraire. Énigmatique à force d’être omniprésent – en témoigne une bibliographie d’auteur de plus de 2 000 ouvrages –, le poète a su extirper de sa pratique de la fiction un sens éprouvé du récit en vers.

Patrice Beray
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Maintenant, Michel Butor se moque du monde, littéralement. Et on a toujours quelques raisons de ne pas prendre l’auteur à la légère, ce Protée affublé de pas moins de 2 000 titres d’œuvres dans sa bibliographie. C’est à ce point que la question pourrait faire sourire : par où donc prendre cet auteur ? Eh bien, par exemple, par le poète.

Comment saisir la totalité d’une vie, sinon par son écriture, par cette capacité d’« invention » qu’en donne l’écriture ? Précisément donc, par ce que la vie dans son « déroulé » ne permet pas de faire. C’est là, semble-t-il, le vœu que s’est fixé Michel Butor et dont nul biographe ne saura jamais recomposer le récit. S’il est bien un secret qu’il aurait fallu lui arracher, c’est cette faculté à s’abstraire de sa propre existence qui lui a permis de filer une œuvre aussi efflorescente.

Car, à tout le moins, c’est un cours aux reflets changeants, aussi vif qu’un fleuve jusqu’à plus soif abreuvé d’affluents qu’offre depuis plus d’un demi-siècle l’écrivain à ses lecteurs, brouillant délibérément les frontières entre les genres littéraires.

Dès les débuts, il apparaît que le poète était trop solaire, vif argent, pour accompagner les prétendues « années noires » du surréalisme, dont il a été néanmoins proche. Bien que Butor lui-même rechigne à trop y être associé, ce « turbo-prof » de l’ère moderne (par-dessus les océans) passe alors par le Nouveau Roman. Il y laisse des titres connus de tous (La Modification...). Et bien d’autres, « matriciels », fécondés à coups de procédés, pour fondés qu’ils soient (Raymond Roussel à la rescousse), qui finissent bien d’égarer (hors les traces « sûres » que sont paradoxalement Le Génie du lieu, La Rose des sables).

Moins visibles, plus profonds, il y a ces formidables liens d’amitié, sources de correspondance inépuisable qu’il tisse avec Georges Perros, Jean Roudaut. C’est-à-dire ceux-là mêmes qui ont toujours perçu le poète en lui. Ce Michel Butor-là doit nous être infiniment précieux. Pour au moins deux motifs essentiels, imbriqués.

En effet, tout laisse à penser que ce poète intenable, au parcours si imprédictible, et si peu soucieux de justifier pied à pied son élan créatif, échappe pour une grande part à l’histoire contemporaine de la poésie en langue française, au geste d’ensemble si contenu, si réflexif.

C’est que le poème de Michel Butor est épique, sans attaches particulières dans l’espace de la langue qui ne soient aussitôt répercutées par la vision. Comme son ami Georges Perros, il est de ces rares poètes de la « non-personne » (la 3e personne du pronom personnel « il/elle » – et « on » – distinguée par le linguiste Émile Benveniste) qui rouvrent la route des « trouvrailleurs » du début du XXe siècle, Apollinaire, Cendrars.

La subjectivité n’y est de mise qu’à l’expérience de l’extériorité du monde, d’autrui. Pour autant, il ne cède en rien à l’éloquence imitative, nominative, de la représentation. Voici deux poèmes extraits d’Avant-goût IV qui parut initialement aux éditions Ubacs, en 1992.

In memoriam Blaise Cendrars
(Une main de cendres)

L’inévitable mégot collé à gauche sur la lèvre, du côté du bras valide le substitut de la main perdue.
Écrire avec de la fumée.
Souvent ce sera comme avec la fumée d’une cigarette mal éteinte, écrire avec la puanteur d’un cauchemar dont on ne parvient pas à se défaire,
mégot-vermine que l’on ne se décide pas à écraser ou arracher parce qu’il faut bien qu’il y ait encore quelque braise cachée qui pourra faire couver le feu sous les ordures,
et un jour ce sera le grand incendie nomade qui vous emportera dans ses brûlures tendres.
Le chapeau de l’aventurier, mais comme si c’était un déguisement, faiseur de livres se rêvant bookmaker,
mais d’un champ de courses qui serait l’Atlantique et ses rives, d’une loterie qui serait la vraie roue de Fortune,
le chapeau couleur de muraille pour se glisser dans les ruelles, les cales de la vie d’autrui.
Et le col impeccablement blanc, la cravate serrée, car on est un dandy aussi,
car si réussi que soit le mimétisme, même si l’on vous prend presque pour un aventurier,
un légionnaire, un journaliste, un gitant, un chercheur d’or, un Suisse, un Parisien, un Brésilien, un tricolore,
il faut bien marquer qu’on est autre, un pseudonyme, un pseudanthrope, d’aucun milieu ni d’aucun monde, n’importe où hors de votre demi-monde.
L’œil étonné cherchant de l’autre côté de l’horizon ce qui manque au monde pour être entier,
cette main dont l’absence brûle, dont les doigts de fumée cherchent le cœur perdu.

In memoriam Jonas
(Un chien)

Le lendemain du passage d’une émission télé
pour grand public intitulée trente millions d’amis
consacrée aux animaux des gens un peu notoires ces jours-là
au cours de laquelle il s’était ridiculisé
en tombant à l’eau depuis une barque à l’imitation
presque de son prophète patronyme au marineland d’Antibes
non devant la baleine mais parmi les dauphins
qui le terrorisaient dans leur bassin-amphithéâtre
comme nous parcourions le matin à notre habitude
chaque fois qu’il était possible dans ma vie de circulations
les sentiers du mont Boron au-dessus des Antipodes
notre maison à Nice parmi les pins parasols à cigales
ou les mimosas en neige de miel avec soudain le bleu de la mer
entre les branches comme dans un tableau de Cézanne
un garçon d’une huitaine d’années donnant la main à son père
s’est écrié enthousiasmé c’est Jonas papa je t’assure
que c’est Jonas et le brave bâtard de frétiller
tel un littérateur déjà d’un certain âge au retour
de sa première interview devant les caméras

(poèmes extraits d’Avant-goût IV, Ubacs, 1992, 1re publication)

Exemplaires, on pourrait dire de ces poèmes qu’ils ont gardé de la fiction un sens très singulier du récit. Michel Butor ne serait là que pour nous rappeler cette veine poétique tenue à l’écart du poème en langue française qu’il aurait accompli œuvre dont il faudra garder chèrement la trace.

On peut se reporter au site personnel de Michel Butor où figurent nombre de ses poèmes écrits au jour le jour : ici.

Nota : Écrit à l’occasion de l’édition de juillet 2013 du Festival Voix de la Méditerranée de Lodève, cet article a été largement remanié ce 24 août 2016 au soir, à l’annonce de la mort de Michel Butor à l’âge de 89 ans.

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