Un monde élémentaire en tête (Saint-John Perse-Césaire-Glissant)

L’Institut du Tout-Monde a organisé la semaine passée un colloque comparatiste sur les œuvres de Saint-John Perse, Césaire et Glissant. En conclusion de ces journées, Patrick Chamoiseau a fait état des « liaisons magnétiques » reliant ces trois figures.

L’Institut du Tout-Monde a organisé la semaine passée un colloque comparatiste sur les œuvres de Saint-John Perse, Césaire et Glissant. En conclusion de ces journées, Patrick Chamoiseau a fait état des « liaisons magnétiques » reliant ces trois figures.

Ce mot de l’écrivain martiniquais ressource à leur puissance visionnaire respective les relations qu’entretiennent ces poètes requis par une « autre région » du monde, à bien des égards rejetée « en dehors du monde » par les conquérants de l’Histoire.

C’est cette piste « persienne » d’entre les pistes du monde entier, déjà mondialisé, qu’avait soigneusement ourlée Victor Segalen dans son Essai sur l’exotisme : « Ceci, universel, n’est que ma vision à moi : artiste. Voir le monde, et puis dire sa vision du monde. »

Pour autant, rien de moins assuré à ce que la parole poétique de Saint-John Perse – lui-même prenant soin de l’essentialiser dans ces textes de réflexion – puisse rencontrer sans réserves les œuvres mues par d'ardents combats de Césaire et Glissant : tant celui de la négritude, par le procès de la colonisation, que celui d’un ancien monde sourd à l’émergence des créolités, de la diversité humaine.

En ce sens d’un rapprochement « magnétique », mais anticipé, bousculant les notions d'espace et de temps, qu’aurait recelé en germe l’œuvre poétique de Saint-John Perse, il ne faut nullement s’étonner de trouver un des créateurs parmi les plus novateurs et singuliers en son temps, en la personne de René Crevel, qui signa en 1927 un texte critique d'une acuité vertigineuse sur Anabase.

Texte critique mémorable (voir ici) s’il en est, car il y fallait tout à la fois la distance creusée d’intériorité et l’entière présence physique de l’homme de la modernité dont il était partie prenante : lui qui, d’entre les modernes des avant-gardes, ne souhaita donner davantage d’éclat à sa poésie que le reflet mat et dur privé de ciel, d’îles et de lointains que charrient les fleuves des villes du vieux continent industriel.

Au début du siècle s’ouvre en effet, passé le rayonnement du symbolisme français, une immense matrice pour les arts poétiques nouveaux : d’un côté Segalen, Supervielle, Claudel, Saint-John Perse s’enquièrent des sources où se perdre ; de l’autre, des « parapets » rimbaldiens des luttes continentales, on retrace les chemins, tous les chemins qui mènent à la multitude humaine des métropoles besogneuses et cosmopolites.

Outre le parcours à la vie civile sans concession, d'une pleine intégrité éthique et politique d'Alexis Saint-Léger Léger, on sait que le poète Saint-John Perse, à défaut de se faire l’écho de leurs luttes, a aussi su accueillir ses pairs des Antilles Césaire et Glissant. Dans leur Éloge de la créolité, leurs fils spirituels, J. Bernabé, P. Chamoiseau et R. Confiant, s’en sont souvenus, voyant en Saint-John Perse « l’un des fils les plus prestigieux de la Guadeloupe (et cela malgré son appartenance à l’ethnoclasse béké) ».

Le poète tchadien Nimrod (du « tout-néant », dit-il, avec une implacable ironie) a ce mot qui étire ces traits d’union tressés en points de croix dans le vaste « Tout-Monde » : « Hors de l’Occident, il n’est que des êtres élémentaires. »

L’extraordinaire est qu’en se gardant de toute fuite en avant, celle pratiquée par les « modernismes », Saint-John Perse, Césaire et Glissant, ces trois grandes figures de poètes parfaitement élémentaires, se sont préoccupés conjointement de mettre en liaison, comme le suggère P. Chamoiseau, deux systèmes d’écriture, les langues créole et française. Et ce, à un moment historique où les valeurs de l’humanisme étaient réduites à néant par le désastre de la Seconde Guerre mondiale.

Ces poètes rejoignent ainsi, dans la plénitude créative de l’individuation face au Tout-Monde, toutes les expériences du contemporain également partagées entre l’oralité et l’écrit, pleines du sens donné à la parole du poème.

Et c’est dans cette parole où se maintient l’altérité que peuvent trouver à s’affermir des relations entre des identités de proximité, ici et maintenant, dans la « mondialité » chère à Depestre et Glissant, à opposer sans relâche aux tenants d’une réalité intangible à l'intérieur même de nos sociétés.

Lien : colloque international « Saint-John Perse, Aimé Césaire, Édouard Glissant : regards croisés ».
Voir aussi ce billet de blog (ici) sur Mediapart.

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