« Nous ne sommes jamais assez poète » (Esther Tellermann)

Tel est le titre d’un essai publié l’été dernier par Esther Tellermann, une des voix (discrète) de la poésie de langue française. Rien là dans ce titre de ce ton déclaratif dont on fait les mots d’ordre (intermittents) ou les généralités (écumantes). Il s’agit simplement de dire, pour celui qui s’y aventure, que le poème est une expérience.

Tel est le titre d’un essai publié l’été dernier par Esther Tellermann, une des voix (discrète) de la poésie de langue française. Rien là dans ce titre de ce ton déclaratif dont on fait les mots d’ordre (intermittents) ou les généralités (écumantes). Il s’agit simplement de dire, pour celui qui s’y aventure, que le poème est une expérience.

Mais d’abord, avant même de situer un peu mieux cette expérience, à quoi la reconnaîtrait-on cette manière singulière du poème d’apparaître ? Autrement dit, à nos yeux de lecteurs, avant même de poser quoi que ce soit qui serait de l’ordre de la réflexion, du « retour » sur le poème, sur cette « expérience » particulière qu’il indique, qu’est-ce qui pourrait bien – comme à la dérobée – nous ravir encore, nous incliner toujours à percevoir comme telle une écriture poétique ?

Ainsi, contre toutes les archéologies du savoir (jusqu’aux strates les plus contemporaines), ce poème nous dirait qu’il est toujours temps au moment de le lire d’écarter les grilles de lecture, que l’on a tout le temps pour les apposer. Tant il s’imposerait d’abord de le laisser s’effiler, déborder, au moment de l’inventer comme au moment de le découvrir.

Pour éprouver ce « sentiment » que l'on aime un poème, sans avoir à se l'expliquer, ouvrir un livre de poèmes d’Esther Tellermann peut suffire. Ce sentiment, c’est le phrasé du poème qui le communique, dans son apparente solution de continuité, faite donc d’infimes sautes de sens, de directions, aux disjonctions pourtant comme étouffées dans sa rythmique, tant une vision le soutient, lui prête au bout du compte sa voix, comme ici dans le recueil Un point fixe :

Je m’étais disposée
     de face
dans le jardin et
le feuillage
cherchais
sommeils éteints
brouillards des
nostalgies
     lueurs afin que
deviennent
les horizons
j’ai vu les sables

dans les soleils.

Pétri de toute l’âpreté de certains poètes de la revue L’Éphémère (d’André du Bouchet, Paul Celan, notamment), requis par un égal souci d’épellation littérale de la langue (chez Claude Royet-Journoud par exemple), le poème d’Esther Tellermann est plus encore à rapprocher de ce « geste de la parole » qu’a voulu y joindre l’instigateur de la revue Argile, Claude Esteban, pour qui elle écrivit ces mots lors de sa disparition :

« Le poème [...] n’est “qu’un geste de la parole”. Un geste offert vers le dehors qui ne nous assure ni le salut d’un vocable neuf, ni une issue possible “au mirage du concept” [...]

« Alors les mots du poème tombent en pluie simple, impérieuse et laconique. Ce sont les mots du pauvre et du fou, les mots fredonnés sur la lande pour tous les morts, la marche de celui qui s’incline pour les entendre, défaire les certitudes, les rapporter à l’appel de la voix humaine » (in Europe, no 971, mars 2010).

C’est cette expérience d’une écriture que lacèrent les mots pour faire advenir une voix à travers les figures dévoilées par le geste d’écriture, une fois les images mises à nu, que donnent aussi à lire certains poèmes du recueil Un point fixe :

Nous avions vécu
la parole
comme un masque
       qui tombe
       tout éclatait
       au centre du
       signe.

*

Notre expérience
      fut
d’entendre
nous commencions
par le bruit
     de l’espace
sa fuite         hors
des règles du temps
une erreur
     calculée
de la distance
entre le mot
     et vous
ce qui l’efface
rétablit
le milieu
du regard.

Odile Savajols-Carle, aquarelle (1960) © Tous droits réservés Odile Savajols-Carle, aquarelle (1960) © Tous droits réservés

Ce regard vers un « point fixe » est une vrille qui révèle le réel au poème :

Asphaltes baignées
à nouveau se
retirent
je voulais
    vos genoux
votre joue se creuse
c’est l’air que je
     respire
douleur interrompt
la cambrure     déplace
         l’instant
ce qui est
         perdu

une anse emporte

  le soleil.

Si l’on ne peut manquer d’être profondément intrigué par les traces à peine divulguées de différents récits du monde dans bien des livres d’Esther Tellermann, c’est la force de ses appels, incomparable aujourd’hui, pas même avec les prédécesseurs qu’elle s’est reconnus, qui magnétise ses poèmes. Où toujours une voix renaît des cendres de l’écriture :

Cieux avaient défait
     les liens
     aciers   la perle

orages enfouis
rafales ont inondé
ce que la terre
     allume
     une page
     au loin noircie
emporte le

     nuage.

_______________

Esther Tellermann, Nous ne sommes jamais assez poète, essai, éditions La Lettre volée, 21 €, 2014 ; Un point fixe, coll. “Cendrier du voyage”, éditions Fissile, 10 €, 2014. Esther Tellermann est aussi publiée dans la coll. “Poésie” des éditions Flammarion. Œuvre reproduite dans cet article : Odile Savajols-Carle, aquarelle (1960).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.