Et la vie même se retourne comme un gant, nous dit Kim Hyesoon

Vu de la péninsule coréenne, il y a beaucoup de morts au monde, l’histoire est brutale et les séparations semblent durer pour la vie. Et pourtant Kim Hyesoon, qui était de la délégation d’écrivains sud-coréens invités au récent salon du livre de Paris, nous écrit, de son orient extrême, comme au levant de la vie.

Certains poètes sont des grammairiens hors normes. Poète et essayiste de grande renommée dans son pays, Kim Hyesoon est de ceux-là, de ceux d’entre eux (complément partitif !) qui ne se réduisent pas à une approche prescriptive et normative de la langue.

Kim Hyesoon Kim Hyesoon
Elle ambitionne, dit-elle dans un entretien passionnant donné à la revue new-yorkaise Guernica [voir en commentaire ci-après la traduction qu’en donne Claude Mouchard], d’inventer une nouvelle grammaire de la poésie. Et ce serait ? demande-t-on déjà. Eh bien, prenons le premier poème (« Horizon ») d’un de ses deux livres traduits en français, et « traduisons » comme nous y autorisent dans leurs fines présentations respectives de ces livres Claude Mouchard et Claude Murcia. Ce serait par exemple, pour commencer, un verbe d’action, « fendre », qui s’attribue une manière d’être, de ressentir le monde par l’écriture comme le ferait un verbe d’état :

qui a fendu
cet horizon-là
trace laissée par la division du ciel et de la terre
soir où du sang s’écoule depuis l’entre

qui a fendu
l’entre paupière supérieure et paupière inférieure
trace de mon corps divisé entre la vaste étendue du dehors et celle du dedans
soir où de l’entre jaillissent les larmes

une plaie seule peut-elle s’écouler dans une autre plaie
les yeux s’ouvrent des lueurs de crépuscule affluent d’en face
comme plaie et plaie se rejoignant
sans cesse de l’eau rouge coule
et la sortie de secours au nom de « toi » se ferme totalement

qui a fendu
le jour blanc et la nuit noire
quand il fait jour elle devient faucon
et quand la nuit arrive il devient loup
entre les deux passe comme une lame
le soir de notre rencontre

Voilà pour le premier prodige de Kim Hyesoon qui est ici de s’introduire « entre » les êtres, là où nichent les solitudes les plus secrètes, les déchirures les plus sourdes, et il y faut en effet une grammaire des sens, une intelligence innervée de la langue. Car dire d’un verbe d’action qu’il se comporte « comme » un verbe d’état, c’est bien sûr dire qu’il se comporte autrement. Et c’est là toute la créativité de l’écriture, sa découverte d’un inconnu.

Mais si l’œuvre de Kim Hyesoon, depuis ses premières publications à la fin des années 1970, jouit d’une telle audience dans son pays et éveille un écho grandissant à l’étranger, en particulier aux États-Unis et en France, c’est aussi pour une double raison, comme enchâssée ou mise en abyme. En effet, non seulement elle fait œuvre des innombrables partitions coréennes, historique, sociopolitique, poétique en portant le fer de la contestation jusque dans les formes traditionnelles de son art dans son pays, mais elle passe également pour être le témoin véhément, virulent de l’extrême marginalisation des femmes tant dans l’art que dans la société coréenne.

C’est au physique et au psychisme de la langue qu’elle traduit cela, et il faut savoir gré aux deux duos de traducteurs d’avoir fait opérer cette symbolique. Chez Kim Hyesoon, tout est renversement de perception, d’appréhension de la réalité. Ainsi, les puits sont au ciel. Et dans les trous on ne tombe pas. Un trou, c’est fait pour que la vie s’en extirpe. Au physique et au psychisme, chair et verbe ! Si dans ses poèmes les mots hésitent sur le prédicat à adopter, c’est qu’ils peuvent ainsi s’agglutiner au monde, se remodeler ou être détournés pour être jetés à la face du monde.

Kim Hyesoon ne rechigne ni au grotesque ni à la parodie, tout au contraire. Voyez les titres de ses deux livres traduits en français : Ordures de tous les pays, unissez-vous ! ; et Dentifricetristesse crèmemiroir. Ils sont parus tout début 2016 chez Circé, celui même qui, pour la petite histoire de l’édition indépendante, en 1992, a été le seul éditeur français à avoir un livre à son catalogue du poète antillais de langue anglaise de Sainte-Lucie Derek Walcott, quand le prix Nobel de littérature lui a été décerné.

Il faut saluer le travail de traduction accompli en binôme sur ces deux livres, respectivement par Ju Hyounjin et Claude Mouchard pour le premier cité et Koo Moduk et Claude Murcia pour le second. Le no 139-140 de 2012 de la revue Po&sie consacré à la poésie sud-coréenne vaut aussi d’être signalé (outre des poèmes, y figurent des traductions extrêmement précieuses de textes en prose et d’un entretien de Kim Hyesoon).

Et pour ne pas finir, voici « De Mélan à Colie », un poème de la partition Kim Hyesoon (il est long, il endure pour la vie) :

En novembre je n’avais pas sommeil
En novembre toutes les étoiles du plafond étaient allumées
En novembre mon cœur était si lumineux que je ne pouvais fermer les yeux
Un puits froid surplombait ma tête, menaçant
Mélan et Colie, les poings serrés, s’allongeaient dans un seau bleu
grinçant des dents comme un piano qui souffre de caries

Mélan recouvrait des nuages, Colie recouvrait des ombres
Mélan souffrait du vent, Colie s’accrochait à la mer
Mélan disait que c’était l’odeur de la chair, Colie disait que c’était l’odeur de l’eau
Mélan n’aimait pas le soleil, Colie avait les pieds froids
Mélan ne mangeait pas, Colie ne buvait pas
Je mangeais du riz mais je n’existais pas, je buvais de l’eau mais je n’existais pas
Mélan était le brisement, Colie était en morceaux
Mélan était disper, Colie était sion
Ma peau se lézardait comme des pièces de puzzle qu’on vient d’assembler
Mélan disait qu’il y avait longtemps, Colie déplorait qu’il y eût une éternité
Mélan mangeait du savon, Colie se transformait en linge sale
J’ai mis le linge mouillé en écharpe comme un anneau de Saturne
Mélan avait une langue de glace, Colie avait des yeux de glace
J’avais mal aux épaules de transporter la glace

Une femme a surgi portant sur ses épaules des seaux pleins d’eau reliés par un bâton
Ils pesaient sur l’épaule gauche de Mélan et sur l’épaule droite de Colie
Elle a fait une énumération binaire le paradis et l’enfer le paradis et l’enfer
Comme la prière bouddhique d’une vieille Tibétaine faisant tournoyer une boîte de métal
Puis elle a déversé le seau de Colie et celui de Mélan sur ma peau et s’en est allée

Kim Sooyoung Kim Sooyoungyoungyoung
Kim Chunsoo Kim Chunsoosoosoo
Kim Jongsam Kim Jongsamsamsam
Pied gauche, pied droit
0 puis 1, 2 puis 3
Mélan et puis Colie
La nuit où toutes les mathématiques du monde apparaissent par intervalles
les poètes que je respecte restent accrochés à la mort par le cordon ombilical

De Mélan à Colie
De décembre à novembre

Mélan peignait la pluie, Colie hersait la pluie
Mélan était chaussée d’un tennis blanc à gauche
Colie était chaussée d’un tennis blanc à droite
Sur mes pieds deux oiseaux blancs aux lacets défaits

Je ne pouvais ni aller ni venir

*

Les deux poèmes cités sont les premiers des recueils, Ordures de tous les pays, unissez-vous ! (120 p., 13€) ; et Dentifricetristesse crèmemiroir (124 p., 13€), dans cet ordre, parus aux éditions Circé. Kim Hyesoon conclut ce soir son passage en France par une lecture en compagnie de Claude Mouchard, à Orléans.

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