Par mille et une collines avec Descollines et Darwich (fable)

Non pas mille, car cela fleurerait bon le compte rond, l'éternité, et « l'éternité, c'est la mort », comme le dit en substance, en grand intercesseur, Mahmoud Darwich.

Non pas mille, car cela fleurerait bon le compte rond, l'éternité, et « l'éternité, c'est la mort », comme le dit en substance, en grand intercesseur, Mahmoud Darwich. Il en jaillirait des proies vivantes de sinistre mémoire comme au pays des Mille Collines même si c'est des ombres fuyantes qu'il faut aussi parler, pour que cette fois-ci elle coure sur les murs du monde, cette onde qui doit souffler de changer ce monde.

Pour ce faire, nul besoin de changer de monde. Et surtout pas d'autres proies vivantes que nous-mêmes, du moins de là où ne se détache qu'une colline, surnuméraire, pour tout horizon.

Parce qu'aucune beauté n'est donnée, surtout pas en ce monde perclus, couturé, inutile de la convier non plus, la beauté, ce que constate d'évidence le poète palestinien dans ses Entretiens sur la poésie : « Le premier vers chez moi est moins important que les autres. La poésie commence de la non-poésie. »

C'est dire si le monde n'y peut rien et n'en veut pas, a priori, de cet horizon de trop.

C'est cela même qu'on veut juger sur pièces par mille et une collines, au fil des mots, car cela vaut immanquablement pour le monde dont on hérite : « Tout ce qu'on dit à propos de la poésie n'a de sens que s'il est réalisé effectivement, dans l'écriture poétique » (idem).

Ce monde n'a alors qu'à bien se tenir, c'est tôt ou tard à ses places publiques que viennent s'abreuver ses proies.

Fût-ce au compte-gouttes, dans le dos de l'éternité de la mort, comme dans Manès Descollines, le livre d'heures et de paroles avec le peintre haïtien de Michel Monnin. « Je regarde ma montre, celle que le patron m'a donnée, la montre sans chiffres... », raconte le personnage Descollines, « artiste maçon électricien » (...)

« “Bravo, Manès, maintenant tu as l'heure sans demander à personne... ”, a-t-il dit et il a dit cela avec la certitude réelle que l'heure existe alors que pour l'entendre il faut la coller tout contre mon oreille mais il y a ces nuits où son tic-tac est aussi fort qu'une pendule aussi dur que la pierre ; des pierres qui roulent vert bleu rouge dans ma tête frappent sautent comme les pop-corn avant le cinéma. »

Qui-vive ? Rien, des proies vivantes, une ombre portée sur la marche du temps.

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Entretiens sur la poésie, Mahmoud Darwich, Actes Sud, 2006.

Photo en tête du billet extraite du « parcours Mahmoud Darwich » réalisé par Ernest Pignon-Ernest en mai 2009 en Palestine. Ici, sérigraphie à Lifta – Jérusalem. Cliché d'Ernest Pignon-Ernest tiré de l'ouvrage Le Lanceur de dés, de Mahmoud Darwich, Actes Sud, 2010.

Manès Descollines, Michel Monnin, Edition Deschamps (prix Deschamps, Port-au-Prince, 1985). En espérant une prochaine réédition. Toile de Manès Descollines, La vie est un cercle (huile, 1978).

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