Tibor Déry, l’esprit tout en bas de l’escalier

Dans le meilleur des cas, l'art est une bombe à retardement. Ses victimes ? Aucune, sauf affinités très particulières, ou croyance (criminelle, pour le coup, et à son encontre...) en un art « dégénéré ». Car dans le meilleur des cas, l'art ne s'en prend qu'à la marche du monde. Et le monde le lui rend bien, exemple avec le romancier, dramaturge et poète hongrois Tibor Déry (1894-1977).

En octobre 2010, les éditions Circé ont tiré de l'oubli (en langue française) le si subtil et âpre récit de Tibor Déry, Niki, l'histoire d'un chien, paru en Hongrie au moment des événements de 1956 de Budapest. Ce court roman dramatique est un chef-d'œuvre d'ingéniosité narrative, plaçant sous la vision du monde d'un fox-terrier la vie d'un couple « modèle » de la Hongrie stalinienne de l'immédiat après-guerre.

La chienne Niki « qui a adopté les Ancsa » va assister à leur mise au ban de la société au seul prétexte d'un attachement jugé déplacé par la collectivité à des valeurs morales. Tout l'art de l'écrivain est de faire correspondre des mondes que des visions réductrices commandent de juger parallèles : monde humain et animal au même titre que vie publique et privée. Pétri d'inventivité, le récit pathétique de Niki est une belle entrée dans l'œuvre de ce grand créateur. Bien plus qu'une condamnation factuelle d'un choix de société, il faut voir dans ce récit une défense et illustration tant de la sensibilité artistique que des valeurs éthiques en regard des bâtisseurs et affairistes sans scrupules, tous horizons confondus. Et en regard de qui, de tous temps, l'art et la morale de l'histoire (et même le droit) ne sont tout au plus qu'esprit de l'escalier.

Tibor Déry, qui va être un des acteurs principaux des événements de 1956, n'en était pas à son coup d'essai. Tout comme il avait connu les prisons du régime de droite extrême sous Horthy (soit de 1920 à 1944), il connaîtra celles de la période stalinienne. Puis il rentrera dans le rang (il avait déjà 62 ans en 1956...), se consacrant à sa « vie d'écrivain ».

La redécouverte de l'œuvre de ce compagnon de tous les mouvements artistiques d'avant-garde des années 1920 est tout aussi essentielle que celle de son ami, le quasi mythique Attila József (dont les œuvres poétiques complètes ont enfin paru chez Phébus en 2005). Alors qu'un gouvernement réactionnaire a repris la main en Hongrie, il vaut en effet de rappeler le formidable engagement de ces artistes précurseurs qui, en plus d'être des enchanteurs, se sont toujours prévalus, à juste titre, de leurs liens avec les plus humbles dans la société.

À ce seul titre, le conte (ou poème en prose) de Tibor Déry, Réveillez-vous !, paru en 1929 en Hongrie, est d'une beauté unique à ma connaissance, tout empreint qu'il est de cette force communicative d'élément à élément (univers, amour, luttes...) qui ravira le lecteur de Niki. Il fut traduit par Georges Baal en 1995 pour la revue Mélusine (éditions L'Âge d'homme) d'Henri Béhar. En voici quelques extraits :

« Ça suffit ! a crié Anis, et a menacé de ses poings les vaches qui paissaient dans le ciel. Ça suffit les mirages où ce n'est pas moi qui joue, les rêves crus par un autre que moi, les histoires qui se passent sans moi, ça suffit le ciel vide d'événements. » [...]

« Dans l'instant qui suit, le disque du soleil, encore bas, s'assombrit. À l'est, à l'horizon, une ombre démesurée surgit de la mer, elle cache le soleil. Elle avance rapidement vers la côte et Anis constate avec surprise que l'immense figure, en s'approchant, au lieu de grandir ne fait que rétrécir. Le grand visage blanc qui flottait haut sur les eaux devient de plus en plus petit et doux. Le vent fait claquer ses longs cheveux blonds. Les seins d'une blanche rondeur forcent leur chemin avec un grondement à travers les vagues, déjà ils luisent sous la surface de l'eau, déjà ils disparaissent sous l'écume sombre que lèchent les lèvres rouges de la femme. » [...]

« Qu'avons-nous à perdre, nous qui sommes les plus pauvres ? Nous, dont même les cauchemars ont plus de vérité, dont même les errances de la folie ont plus de solidité que l'écorce épaisse de leur planète montée sur son axe de diamant. Nous ne voulons pas de cette réalité, nous ne voulons pas de cette certitude. » [...]

En illustration, en tête de ce texte, un collage de Lajos Vajda, Panthère et lys (1930-33), et à l'intérieur un autre collage d'Endre Nemes, Pélican (1973), tous deux impliqués dans les mêmes revues d'avant-garde des années 1920-40.

À  paraître en novembre 2011, aux éd. La Dernière Goutte, un recueil de nouvelles de Tibor Déry intitulé Derrière le mur de briques.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.