S’en laisser conter au pays de Pia Tafdrup

Au pays d’Andersen et de Kierkegaard, les poètes sont rois, et reines. Ainsi de Pia Tafdrup qui s’est engouffrée dans la voie « royale » pour la poésie danoise ouverte par son aînée Inger Christensen. Les éditions Unes publient « Le Soleil de la salamandre », un des derniers ouvrages de Pia Tafdrup, ingénieux dans sa construction et au lyrisme contrarié dans son rapport au monde.

On peut, et c’est une chance inestimable, découvrir la poésie danoise de ces dernières décennies grâce au travail remarquable de quelques traducteurs. À cet égard, on peut avoir une pensée particulière pour le couple formé par Janine et Karl Ejby Poulsen, à qui l’on doit les traductions pionnières d’Inger Christensen. Même si la créatrice d’Alphabet (réédité en 2014 par les éditions Ypsilon) demeure à part, édifiant une cosmogonie poétique existentielle* incomparable, c’est dans son sillage qu’a éclos la génération dite au Danemark des « Nouveaux Lyriques » à laquelle a été rattachée Pia Tafdrup.

Pia Tafdrup, dans les années 1980. © Foto Gregers Nielsen/Gyldendals Billedarkiv Pia Tafdrup, dans les années 1980. © Foto Gregers Nielsen/Gyldendals Billedarkiv

Ses deux ouvrages parus à l’enseigne des éditions Unes – Les Chevaux de Tarkovski (dû au couple de traducteurs précités) et Le Soleil de la salamandre (traduit par Janine Poulsen seule) – en témoignent : tout comme Inger Christensen, Pia Tafdrup paraît hantée par l’état de secret pour nous dont s’entoure le monde. Chez elle, à la différence de la poète d’Alphabet, cette inquiétude quasi métaphysique, telle qu’elle leur a été notamment léguée par leur grand devancier suédois Gunnar Ekelöf, est circonscrite par les modes de vie et les destinées humaines qui s’y rattachent.

C’est dans une trame à l’essor narratif que perce le lyrisme évocatoire de Pia Tafdrup :

« Si j’écoutais le conseil de mes parents,
je pourrais penser chaque jour à Borges,
   espérer
chaque matin être trouvée
                                   par un lever de soleil magique,
aller de la matière noire par-dessus la limite de la douleur
aux mondes secrets, labyrinthiques,
     être réveillée par un rêve, là. »

Le poème du Soleil de la salamandre d’où est extrait ce passage s’intitule « Plan d’avenir ». Il a été composé pour sa quinzième année par Pia Tafdrup, un an avant les événements de Mai-68, dans ce livre dont la construction veut qu’à chaque année de son existence, de sa naissance à l’âge atteint au moment de la rédaction du recueil, la poète dédie un poème. Le Soleil de la salamandre en comprend ainsi soixante qui vont à la rencontre du passé, substituant à l’immédiateté du temps chronique du journal la force prospective de l’écriture.

Car il n’est rien tant qui terrorise Pia Tafdrup que « le temps » « froid » qui s’immisce dans la vie. Dans le sidérant poème « On fait entrer un chien » des Chevaux de Tarkovski, écrit à la mémoire de son père, c’est par un « passage souterrain », « ici » – dans le poème –, qu’elle retrouve la vie qu’elle « connaît » dans un contexte de perte et de guerre :

« Mon père ouvre grand la porte, le vent
envahit sa vie, le vent
fait voler ses pensées
et révèle des taches blanches
sur la carte géographique de sa mémoire.
Debout sur le seuil, au bord
de l’obscurité
il appelle le chien
qui n’obéit pas à son maître.
Le chien est mort
            depuis des années.
De l’autre côté de la porte d’entrée
le monde est en catastrophe,
extrêmement compliqué.
La guerre est finie, mais
il existe toujours des soldats
éparpillés
partout
sur le globe.
Des perquisitions à domicile, des délations,
des rumeurs qui courent.
Il fait froid, c’est la nuit
             et le chien est resté trop longtemps dehors…
Est-ce que mon père ne se
transformera plus jamais en celui
             que je connais ?
Des ordres, des arrestations,
état d’urgence.
Le temps fond
             est-ce que demain est déjà hier ?
Par un passage souterrain
je fais entrer le chien
                           ici –
pourquoi
est-ce nécessaire
             de comprendre ?
Je caresse le chien et lui donne à boire. »

Au pays de Hans Christian Andersen et de Søren Aabye Kierkegaard, le pari de s’approprier un « je qui devienne je » est tenu par Pia Tafdrup dès les premiers balbutiements libératoires du Soleil de la salamandre : « Moi / je vois moi-même. Vois que je contemple / immergée en moi-même. […] je vois et vois. Et vogue… » Par la poésie, il lui est possible d’échapper à cette perception de soi comme étant ce qui manque à l’existence. Mais la poète s’y livre sans artifice : « Je suis quelconque, j’attends sans fin / dans le secret. »

Il y faut encore « le choc séraphique des battements d’angoisse » dû au « rêve de l’âme de la salamandre ». C’est elle, la salamandre, qui aide à s’aventurer dans le cercle enflammé, de l’autre côté du miroir des années passées :

« Quand l’aiguille de la boussole change de direction,
quand la salamandre chasse
                                 au travers du feu,
quand une colonne de feu s’élève
et l’esprit transformé
crée un monde en lui-même –
sont crachés une fraction de seconde
     des mots
qui brillent comme une peau cicatrisée,
où une vie de caresses est gravée. »

*

Pia Tafdrup, Le Soleil de la salamandre, traduit du danois par Janine Poulsen, éditions Unes, 112 p., 19 euros.

* (apostille) J’entends par là la pleine perception par Inger Christensen de la radicale étrangeté du monde extérieur (naturel), en tant que réalité intangible, réalité d’un monde existant par lui-même. Vision dont toute sa poésie se nourrit intrinsèquement, par contagion :

« l’automne existe ; l’arrière-goût et la réflexion
existent ; et le seul à seul existe ; les anges
les esseulés et l’élan existent ; les détails
existent, la mémoire, la lumière de la mémoire ;
et la lumière rémanente existe, le chêne et l’orme
existent, et le genièvre, la similitude, la solitude
existent, et l’eider et l’araignée existent,
et le vinaigre existe, et la postérité, la postérité »

(Extrait d’Alphabet)

** (apostille bis, du 14 août) Anna Ayanoglou me signale un volet de l’émission « Et la poésie, alors ? » consacré à la poésie contemporaine danoise, qu’elle a réalisé sur les ondes de Radio Panik, radio libre bruxelloise. Je l’en remercie vivement. C’est à voir et écouter ici.

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