«En poésie, c’est toujours la guerre» (C. Demangeot, A. Dreyfus)

On connaît le mot cité en titre, il est d’Ossip Mandelstam*. Qui ajoute : « La paix, les trêves ne surviennent qu’aux époques d’idiotisme social. » Il parle du combat que doit nécessairement mener la langue poétique. Et nous aussi, nous y sommes toujours dans ce combat. La preuve avec deux poètes de notre contemporain : Cédric Demangeot et Ariane Dreyfus.

On connaît le mot cité en titre, il est d’Ossip Mandelstam*. Qui ajoute : « La paix, les trêves ne surviennent qu’aux époques d’idiotisme social. » Il parle du combat que doit nécessairement mener la langue poétique. Et nous aussi, nous y sommes toujours dans ce combat. La preuve avec deux poètes de notre contemporain : Cédric Demangeot et Ariane Dreyfus.

« Non, Monsieur, on ne parle pas “en vertu d’un savoir”. On parle parce que parler vient du ventre – y retourne sans fin – comme la faim. » Cédric Demangeot fait paraître ces jours-ci Une inquiétude, un volume regroupant des textes écrits entre 1999 et 2012. Soit deux ensembles hétérogènes mais non disparates (ce qui en soi n’est pas une mince affaire), ponctués par des dessins de l’auteur : tout d’abord, des « marges », des réflexions au sens de Robert Desnos sur le poème et l’existence ; puis des « morceaux » de poèmes, comme on se tient « debout sur des billots » (Mandelstam).

Volontiers à l’écart de toutes les agitations, Cédric Demangeot écrit de toute sa chair contre l’époque, la nôtre. Sur ce versant de la négation, du refus (« Vivre refuse / les conditions de vie / de la vie »), il se tient comme peu : « Si la vie est une peau de chagrin, la page blanche, la belle page blanche illuminée de possible, aussi. »

Ses « marges » comme jaillies dans les escarpements, les bordées du poème, sont d’implacables charges où la détresse côtoie familièrement la révolte : « La France, on y reste, parce qu’il faut bien quelqu’un à l’intérieur pour la détester. » Et il précise : « Idem pour la poésie. » Car si quelques grandes ombres tutélaires entrent dans sa conspiration (Baudelaire au premier chef, Kafka, Lawrence, Walser, Cortazar, Tortel...), la critique portée à une certaine poésie qui se pense à l’instar de la philosophie dans le mot-concept est jubilatoire :

« Nomination / jusqu’à saturation.
On va à saturation / par nomination.
On nomme / pour saturer : pour / purger.
Le géant de sa graisse / et le néant de sa grossesse.

La nhommination. »

Où pourrait figurer en incipit ce distique :

« Les artistes mesurés sont des traîtres.

Les artistes démesurés sont des crapules. »

D’où aussi l’extrême fragmentation, le retrait, l’écriture en rupture de Cédric Demangeot : « Mon silence a cela de commun avec mon poème, qu’il est inséparablement viscéral et politique. » Qu’on en juge à ce résumé de « l’Histoire – vue de dos » : « Il n’y a pas si longtemps encore, on nous rappelait tout au long d’une vie qu’il fallait se racheter. On nous explique aujourd’hui qu’il est préférable de savoir se vendre. »

Ces « marges » essentielles dans un aujourd’hui largement atone sont effilées à la lame, d’une fermeté d’écriture baudelairienne, lancées très haut et très bas, éclairant loin « en fusée », car « la vie n’a pas de vis-à-vis », sinon le poème :

« Comment titube-t-on sa vie d’homme
si le monde est immobile ? Si le monde
ne sait plus trembler, basculer. Si le
monde ne sait plus tomber. L’homme
ébloui, devra-t-il tomber seul – sans
le monde ? On n’ose pas penser cela.
De peur de se fendre la tête – de se
briser les os contre le fond du monde. »


Sur un autre versant, en apparence moins exposé, se tient Ariane Dreyfus qui rassemble, ces jours-ci également, des « lectures » d’auteurs qu’elle a engrangées de 1986 à 2011 sous le titre La Lampe allumée si souvent dans l’ombre. Au détour de quelques jardins (presque) secrets (Colette, Nabokov, le cinéma...), on peut y découvrir de sensibles accompagnements d’auteurs contemporains (James Sacré, Ludovic Degroote, Valérie Rouzeau, Stéphane Bouquet...) « avec quelqu’un comme une force de vie ».

Mais c’est surtout une indication, une invitation à relire (ou à découvrir) ses propres poèmes, et parmi eux, par exemple, La Durée des plantes (2007). Ariane Dreyfus y joue une partition étonnante entre parlé et chanté, où la voix intérieure du poème se répond, s’adresse elle-même dans son tracé effectif sur la page :

« L’herbe ?
C’est vrai,
L’herbe mange le noir. »

Si bien que les images mentales des choses vues font dans ses poèmes mouvement, déplacement dans un éclat avivé :

« Il fallait donc un œil
Qui ne cligne pas des yeux.

Sans reculer devant le train que le temps précipite.
L’image s’assombrit par le cœur machinal,
Sans pensée devant ce qui arrive. Pour une fois,
Nous savons ce que nous attendons. Nous le voyons
Noir venir.

Personne ne sort avant d’avoir bougé,
Le monde est une boule lancée des gestes magnifiques
des êtres avant que ne s’éloigne sa rondeur.

Qui n’aurait pas basculé.

Ce n’est pas un bateau, c’est la vie qui avance
Même s’il n’y a rien, rien d’autre
Qu’un port et la mer. »


Jusqu'au « finale » infiniment reconductible de cet autre poème, « Jouer une fugue de Bach » :

« La fugue toujours
Pousse du front, plante
Plante vivante dans le temps. »

Ainsi, le poème d’Ariane Dreyfus retourne le sablier du temps dans « la durée » du dicible.

Cédric Demangeot, Une inquiétude, Flammarion, 2013, 20 €, 410 p. Sur cet auteur, voir aussi ici.

Ariane Dreyfus, La Lampe allumée si souvent dans l’ombre, Corti, 19 €, 320 p. La Durée des plantes, Tarabuste, 12 €, 88 p.

*Citations d’Ossip Mandelstam, dans « Remarques sur la poésie », in De la poésie, trad. Mayelasveta, « Arcades », Gallimard, 1990. Dans ce court essai, « Remarques sur la poésie », Mandelstam, au travers de Khlebnikov et Pasternak essentiellement, prend le parti « d’un parler russe complètement laïcisé et sécularisé », capable « de nous faire oublier jusqu’à l’existence des moines, de l’écriture savante, des Byzantins ». Point de vue situé, précise-t-il, car « tout ce qui tend [...] à une laïcisation de la langue poétique, à en exclure l’intelligentsia monachisante et donc “Byzance”, est au contraire bénéfique à la langue poétique [russe], lui assure la pérennité et l’aide à réaliser l’exploit d’aller droit son chemin en toute indépendance, dans une famille comportant des dialectes étrangers. »

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