Abalamour, le poème de la mue (Paol Keineg)

Rien de plus beau, de plus sûr dans l’art que la forme. « Mais il faut détruire les formes », ajoutait aussitôt dit le génial inventeur de vies Marcel Schwob (Le Livre de Monelle), précisément pour que vie s’ensuive. Exemple avec le dernier poème publié de Paol Keineg, Abalamour.

Rien de plus beau, de plus sûr dans l’art que la forme. « Mais il faut détruire les formes », ajoutait aussitôt dit le génial inventeur de vies Marcel Schwob (Le Livre de Monelle), précisément pour que vie s’ensuive. Exemple avec le dernier poème publié de Paol Keineg, Abalamour.

Par chance, il y a encore des vies absolument réfractaires à toute notion de parcours, trop prévisible. Elles n’en font que mieux irruption comme résurgences, points d’eau, trouvailles que rien n’altère, pas même une quelconque reconnaissance envers le bâton du sourcier qui soudain s’y fie.

Ainsi nul besoin de ces signes usuels de reconnaissance avec Paol Keineg (fort connu au demeurant dans sa Bretagne natale, voir ici pour plus d’information bio-bibliographique). Mais de ce poète, dramaturge et traducteur né en 1944 à Quimerc’h (Finistère), il ne faut surtout pas manquer le livre de poèmes malicieusement intitulé Abalamour qui vient de paraître aux éditions Les Hauts-Fonds*.

Tout d’abord, pour les familiers de son œuvre, parce que l’auteur y tombe quelques masques (ce qui n’aurait pas déplu à Schwob...), narrant comment bourlinguant, mains à la pâte, études en tête, aux États-Unis, il eut l’idée, histoire de faire peau neuve, de signer de pseudonymes des poèmes qu’il adressait à publication à son ami Jacques Josse** sur le vieux continent.

C’est que Keineg ne parvenait sans doute pas à s’y faire suffisamment oublier pour reprendre langue là où cela lui importe, au cœur de la langue, serait-elle bretonne, française ou anglaise : « tu n’as rien d’autre à craindre que la mort de la langue, comment représenter la mort d’une langue, la langue porte en elle un ordre auquel tu ne commandes pas ». Nous sommes là au cœur d’Abalamour, poème éponyme du recueil.

Autant dire que nous sommes au cœur d’une invention formelle comme il en existe peu en poésie de langue française. Ce long poème de dix pages est en effet entièrement composé de versets, classiquement ouverts par un alinéa. Les strophes s’enjambant l’une l’autre, la marche qu’il ouvre se prend à la volée, que l’on y descende ou que l’on y monte, hauts et bas de l’amour du poème :

    « quand je cours sous les chênes et les noyers d’Amérique à la saison des ouragans, les cigales agrandissent le ciel de verdure, confession à portée de la main, mais comment savoir si la main dit vrai,

       celle-ci, la mienne, écrit que je cours sous les chênes et les noyers d’Amérique, mais elle sait qu’il faut choisir entre écrire et courir, et puis qu’est-ce que c’est que cette histoire de noyers d’Amérique »

Par hauts et bas, enchantements et désenchantements, le poème fait formellement la mue de toute sa force symbolique. La raison en est qu’il s’emplit pour être écrit d’une référence constante au monde, au dehors, comme à une empêcheuse de tourner en rond dans son langage, car « l’ordre des mots n’est pas la réalité ».

La réalité, c’est dans Abalamour excéder l'écriture sous la tension du phrasé, en extraire une parole « première », au creuset même du verset qui ignore le blanc ou la coupe de la ligne, en deçà ou au-delà de l’alternative « laisser des traces, ne pas laisser de traces, les enfants naissent avec des formes nouvelles, ils ne sont pas asservis à l’amour ».

Somptueux poème que celui-ci, qui n’a crainte de bousculer son « hypocrite lecteur » : « il a fallu du temps pour apprendre à vivre seul ». Car il a aussi fallu apprendre à baisser le pouce, à son endroit, pour atteindre l’amour :

     « il n’y aura pas de fantôme, en langue minoritaire il n’y a pas de concept de la minorité, en langue majoritaire on veut toujours être aimé, toutes les chansons d’amour parlent de terreur ».

* Paol Keineg, Abalamour, Les Hauts-Fonds, 96 p., 16,50 euros. On peut consulter le site de cette maison d’éditions qui m’est particulièrement chère.

** Écrivain, Jacques Josse est notamment l’éditeur de Wigwam, lieu de publication situé entre Merlin, Taliesin et Georges Perros...

NB. Marcel Schwob, Le Livre de Monelle, Allia, 1993 [1896] :
« Car toute construction est faite de débris, et rien
n'est nouveau en ce monde que les formes.
Mais il faut détruire les formes. »

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