Inaltérable Tchicaya U Tam’si

« Notre premier poète moderne », a dit de lui Boniface Mongo-Mboussa, l’ordonnateur de ses œuvres complètes dans la collection « Continents noirs » de Gallimard. Son œuvre et sa vie parlent pour lui. Un hommage est rendu samedi 1er décembre à la Maison de la poésie de Paris à l’écrivain congolais Tchicaya U Tam’si (1931-1988).

Si les étoiles à jamais filantes de l’enfance entrent pour beaucoup dans une œuvre de création, rien ne dit qu’elles désignent un ciel à la configuration idyllique. Dans le cas de Gérald-Félix Tchicaya, connu plus tard sous le nom d’auteur de Tchicaya U Tam’si, ce « ciel » est a priori plus que favorable, exceptionnel. Son père, Jean-Félix Tchicaya, connaît une trajectoire fulgurante sous le régime colonial. En 1945, le voici, ce glorieux géniteur, élu député du Gabon (et ensuite du Moyen-Congo) à la première Assemblée constituante qui préfigure celle de la IVe République française.

Tchicaya U Tam'si © Gérard Gastaud Tchicaya U Tam'si © Gérard Gastaud

Dès lors, cette vie à l’occidentale rêvée par le père devient une réalité en France où le jeune Tchicaya poursuit ses études. Pourtant, ce « ciel » ne s’offre pas comme une image, ses blessures sont visibles : l’enfant a été en bas âge arraché par son père à sa mère, répudiée ; l’adolescent souffre de son apparence, marqué par un handicap de naissance à la jambe. Boiter, c’est pour le poète en herbe apprendre à marcher seul dans la vie. Ce sont les deux – l’œuvre et la vie – qui s’entendent indissolublement dès le premier vers quasi programmatique du premier livre de poèmes publié par Tchicaya :

« Pousse ta chanson – Mauvais sang – comment vivre »

Ce recueil inaugural intitulé Le Mauvais Sang paraît en 1955. Dans un dossier consacré au poète dans le numéro 1 « Afrique » de la revue Po&sie, Daniel Delas a bien souligné l’incongruité de ce premier vers « boiteux » du recueil dans un poème écrit en alexandrins et dans un ensemble où la plupart des poèmes répondent à des formes fixes, parfaitement versifiées métriquement. Comme ici dans ce sonnet bouleversant, « Le pain bis », composé d’octosyllabes et aux rimes classiquement réparties :

Sur les vitres sombres vert-cuit
Je t’ai cherchée comme un oiseau
Bleu ivre sous l’arche des mots
L’arbre n’avait plus qu’un seul fruit…

J’ai quitté le jardin depuis
l’autre saison. Reviens bientôt
vrai je finirai il le faut
notre si beau meurtre à l’ennui.

Femme jolie amante aimée
Francs baisers salons verts froissés
Qu’est-ce l’air saigne le ciel doute

Oh que ceux qui partent sont beaux
Quand au ciel il y a des routes
Eux ils vont conquérir l’écho !

« Une toupie tourne / Qu’importe sa valse / L’enfant seul regarde », chante ailleurs (dans le poème « Symbole ») l’enfant maudit ou mal-aimé du Mauvais Sang. En 1957, il publie Feu de brousse et l’année suivante, À triche-cœur. Sa rébellion toute rimbaldienne devient totale, contre le père, les représentations qu’on lui demande d’adopter (poétiques, sociales, politiques…). Si ces recueils confortent l’admiration en laquelle de notoires devanciers – exemplairement Léopold Sédar Senghor – tiennent Tchicaya, ils n’en creusent pas moins le fossé qui sépare le jeune poète de ses aînés.

Comme l’écrit Boniface Mongo-Mboussa dans sa préface au volume de poésies complètes J’étais nu pour le premier baiser de ma mère, « Tchicaya U Tam’si fait voler en éclats les certitudes de la négritude » instaurées par Léopold Sédar Senghor, en 1948, avec la parution de son Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française. Peu entendront, comme à sa suite Sony Labou Tansi, la véritable rupture avec la colonisation que réclame ce vers de Feu de brousse : « Sale tête de nègre, voici ma tête congolaise ».

Car Tchicaya ne distord pas ses vers en proie à des affres toutes personnelles. Si dans son « poème parlé » (sous-titre de Feu de brousse), il fait dès lors primer l’intonation sur le nombre syllabique de la versification traditionnelle, ce n’est pas que la musique de son chant déraille, bien au contraire. C’est une façon pour le poète de faire donner sa voix, dans un temps (le sien) où tout lui commande de s’inscrire, et il s’y emploie avec un humour particulièrement féroce :

« le salariat est une prostitution comme
l’amour pour l’amour
donc pas d’amour sans lutte de races
donc pas d’amour sans lutte de crasses »

En 1960, année des indépendances africaines, Tchicaya retourne dans son pays, rencontre Patrice Lumumba, qui le fascine, et dirige à Léopoldville (Kinshasa aujourd’hui) le journal Congo du Mouvement national congolais. Cette expérience radicale d’indépendance qui vire au cauchemar avec l’assassinat de Patrice Lumumba va hanter nombre de ses recueils : Épitomé (1962), Le Ventre (1964).

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Celui qui mène désormais une carrière de haut fonctionnaire pour l’Unesco note dans La Veste d’intérieur (1977), son dernier livre de poèmes : « Il faut que je réécrive ma mémoire ». Aussi Tchicaya se consacre-t-il entièrement à l’écriture de nouvelles, puis d'une tétralogie romanesque, et parallèlement de pièces de théâtre, non sans glaner quelques succès publics. « Sa poésie est théâtralisée, son théâtre est violemment lyrique et ses romans sont des poésies en prose », a écrit Boniface Mongo-Mboussa pour englober la geste littéraire de son compatriote congolais.

Mais qui oublierait ses poèmes, si d’aventure ces phalènes allaient d’yeux en yeux ? Comme ici dans ce poème « La porte » de La Veste d’intérieur :

J’ai oublié la porte
Elle était de pierre
Ma bouche était de bois

J’ai oublié l’eau
Elle venait de ces yeux oubliés
Elle était de sable

Où est la porte
j’ai oublié mes pas
c’étaient l’or et le vent

La porte est froide
on n’entre pas on meurt
ma bouche était de bois

Elle était de sable
Elle était de pierre
J’ai oublié l’eau

L’or l’oubli tenace
Un geste qui soit musclé
quand on meurt interdit

Le seuil sur la bouche
Les pas dans un refrain
La porte est froide.

 *

La Maison de la poésie (Paris) organise samedi (19 heures) une rencontre consacrée à Tchicaya U Tam’si. Voir ici.

Les œuvres complètes de Tchicaya U Tam’si sont publiées dans la collection « Continents noirs » des éditions Gallimard. Voir ici.

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