Patrice Beray
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Billet de blog 30 nov. 2019

Libre d’entrer dans le poème: Anna Ayanoglou

Animatrice d’une belle émission poétique sur les ondes de Radio Panik à Bruxelles, Anna Ayanoglou publie un premier livre de poèmes, «Le Fil des traversées». S’offre à nous qui la lisons une traversée des apparences, où il s’agit de se laisser guider par le fil existentiel qu’elle met au jour dans un récit transfiguré de ses années passées dans les pays baltes.

Patrice Beray
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© Anna Ayanoglou
Un constat s’impose à l’abord du livre d’Anna Ayanoglou, Le Fil des traversées. Il est en effet très rare qu’un livre de poèmes, qui plus est un premier livre, s’offre dans le plus simple appareil des poèmes donnés à lire, à savoir dépourvu de citations (d’auteurs chers), et aussi sans la moindre dédicace (à des personnes tout aussi chères) de poèmes.

Ce constat n’est pas anodin, il est même consubstantiel au livre d’Anna Ayanoglou, qui invite de plain-pied à se pénétrer de sa propre trame : les pays baltes que la poète a traversés, les villes où elle a vécu, les êtres qu’elle a rencontrés ou aimés. C’est par eux que « tout advient, par la présence, par le récit ».

Ce fil existentiel mène de la vie au poème qui s’écrit, au temps présent qui continue de s’éprouver, de s’inventer de cette façon. Livre de poèmes et non recueil aux feuilles détachées, Le Fil des traversées s’ouvre ainsi dans le temps réel de son écriture :

« Un taxi en forêt, la maison de tes hôtes cachée
si profond qu’il ne vous trouvait pas »

Si la recréation de cette traversée importe tant à la poète, c’est qu’elle contient tout, non pas seulement des moments vécus, mais des moments à l’état naissant, que l’écriture dans sa rencontre de l’inconnu peut restituer comme tels. Exemplairement, pour ce sentiment de la langue russe qui l’habite et qu’elle restitue, autrement éprouvé, par la voix d’un de ses hôtes lituaniens :

[…]
« le russe reparut
Lui qui ne voulait pas
la malice dans les fossettes
il chantonna une histoire drôle
dans cette langue, et je la vis :
tout à la fois blessure, esprit. »

Nul n’est nommé dans ce livre, personne qui ne ressemble de près de loin à un personnage, il ne s’agit pour Anna Ayanoglou que de témoigner de présences physiques, réelles, de voir et d’écouter dire dans ces pays traversés où « chacun porte son âme à l’extérieur ». Rien de ce qui transparaît du cadre familier de l’existence (marchés, cafés où trône « le passé soviétique ») ne fait d’elle une ombre passagère, étrangère, et pas davantage les « marges » des villes, puisque la réalité elle-même se gausse de ce que ses pensées lui murmurent :

« La ville, souvent, n’était que ces quartiers
dont l’atmosphère disait :
dernière rue
avant le vide
                                          – et elle se poursuivait […] »

Un amour, dont le poème ne veut rien présumer, irradie à l’intérieur du livre. Il en est le noyau incandescent, le lieu à jamais trouvé pour « le plaisir de nos corps / eux seuls hors des dissentiments ». Le poème n’en a alors qu’après la voix, de l’un à l’autre aimanté, de la solitude à la complétude, dans la chute aussi palpable qu’éperdue des vers libres :

[…]
« deux ans plus tôt en le sauvant
le traitement lui a pris sa fertilité
– elle reviendra – au téléphone
effarante, sa foi
– bien sûr j’y ai pensé
quand seuls enfin, la porte close
Il demande s’il met
– non !
– un murmure
comme on jure allégeance – bien sûr
que j’ai pensé
il n’est plus ce jeune homme
plein de menaces d’enfants
il n’est plus que lui seul – et par
seul
j’entends tout
– attends, attends
à ce certain élan et sans rien entre nous
j’ai perdu le sens du fini. »

Ce sentiment de la finitude dont se défait ici en poète Anna Ayanoglou à travers son amant est celui qui s’attache à soi, non pas à la conscience de la mort, mais plus sûrement à la conscience de chacun d’être rivé à sa propre personne. Le monde nous est tout, à la condition de coexister.

Et la poésie, la poésie… est notre « mère chantante », que dit incomparablement ce poème dans les dernières pages tournées du Fil des traversées :

« Il y a quelque part une photo – je ne l’ai plus
elle est dans ma mémoire
Je suis au pied d’une femme de granit
immense, aux traits à peine dessinés
un grand cône d’argent l’empoitraille –
troisième sein qui semble contenir son âme
– la protéger – la projeter
Elle ne trône pas – peu lui importe
elle ne guide pas – elle regarde
à travers les saisons
et je me souviens bien, posant pour la photo
serrant ses hanches j’ai prié
porte-moi. »

Anna Ayanoglou, Le Fil des traversées, Gallimard, 102 p., 12,50 euros, octobre 2019.

Radio Panik, c’est ici.

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