Mots de passe pour la poésie croate : Sibila Petlevski

À chaque plaisir de découverte d’un auteur traduit se mêle l’émotion de retrouver le pouvoir interlocutoire de la parole, sa valeur d’échange, qui « passe » d'une langue à l'autre. Il n’y va pas seulement du contenu d’un message mais du temps qu'il lui a fallu pour exister et être adressé si, comme l’écrit Sibila Petlevski, « tout ce qui aujourd’hui / nous a échappé de peu […] demain sera à portée de main ».

À chaque plaisir de découverte d’un auteur traduit se mêle l’émotion de retrouver le pouvoir interlocutoire de la parole, sa valeur d’échange, qui « passe » d'une langue à l'autre. Il n’y va pas seulement du contenu d’un message mais du temps qu'il lui a fallu pour exister et être adressé si, comme l’écrit Sibila Petlevski, « tout ce qui aujourd’hui / nous a échappé de peu […] demain sera à portée de main ».

Considérée comme une voix majeure de la poésie contemporaine croate, Sibila Petlevski (née en 1964, à Zagreb) fait partie des auteurs que L’Ollave éditeur a récemment publiés dans sa collection « Domaine croate ».

Sibila Petlevski Sibila Petlevski

Son unique livre de poèmes en français Les Mots de passe de l’oubli a été traduit par Martina Kramer et Brankica Radić. Le jugement qu’elle y livre sur « l’époque » tient en un mot : « irrémédiable ». Raison de plus, désir plus que de raison pour Sibila Petlevski d’y filer une écriture ensorcelante. Ses poèmes sont des mixtures, des remèdes de vie contés à demi-mot : « Cela semble léger comme / une toile d’araignée. Sans l’être », y dit-elle lestement, ici dans ce poème intitulé « Tendresse » :

« La toile d’araignée a tendu sa perfection
entre la pousse verte et la vieille branche.
Le faible et le fort tiennent ensemble les fils.
Les lumières s’y sont emmêlées et à présent
cette scène ressemble à de la poussière dans un rayon
de soleil un après-midi d’été ordinaire. Sans l’être.
Le hasard crée ses mondes comme
une flamme dont le contour bleu et blanc

ondule autour de la tête du feu. Cela semble léger comme
une toile d’araignée. Sans l’être. […] »

 

Martina Kramer, Propagation, pastel argenté sur mur noir ©  Galeria Miejska, Wrocław, Pologne, 2004 Martina Kramer, Propagation, pastel argenté sur mur noir © Galeria Miejska, Wrocław, Pologne, 2004


Son écriture s’éploie avec une agilité de pensée déroutante, inversant jusqu’à la trame des représentations – « quand il n’y a plus d’illusions chaque apparence / devient réelle ». L’espace d’une vie s’y reconnaît par-delà l’attente où « ce qui est perdu peut revenir ». Ses mots de passe sont pour la vie.

Sibila Petlevski conjure le mauvais sort dans la forme même de ses poèmes en y ménageant, au milieu, un interligne, tel un pli ondulant dans l'espace du poème (voir plus haut et ici) :

« à condition qu’existe le hasard dont il est possible de

séparer l’éternité. »

Car elle sait aussi répondre de l’oubli :

« S’il y a plusieurs éternités, elle aurait
besoin de toutes pour un pas long juste
d’un pied. Elle approche ce qui ne veut pas dire
qu’elle soit prête à abandonner une
des stations qu’elle a déjà dépassées. Elle n’avance pas
dans l’ordre, et quand elle marche pas un bout de chemin
ne reste derrière elle. »

Les Mots de passe de l’oubli, Sibila Petlevski, traduction de Martina Kramer et Brankica Radić, L’Ollave éditeur, 56 p., 15 €.

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Sur la poésie croate on lira avec profit cette présentation de Vanda Mikšić. Instigatrice avec Jean de Breyne et Martina Kramer de cette collection de L’Ollave, Vanda Mikšić (traductrice de Georges Perec en croate) vient d’y publier Sels : « j’explore le point de brisure / le moment où un devient deux ». Et c’est en duo (avec Martina Kramer) qu’elle a travaillé à la traduction de Lune pleine à Istanbul de Branko Čegec.

Dans cette même collection « Domaine croate » de L'Ollave, on peut découvrir des ouvrages traduits de Antun Branko Šimić (1898-1925), Slavko Mihalić (1928-2007), Antun Šoljan (1932-1993), Gordana Benić (née en 1950).

Voir aussi le site de Martina Kramer.

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