Pour une année-lumière avec Nathalie Riera

Des vœux en c(h)œur" (Nathalie Riera). Expression conventionnelle s'il en est du jour de l'an que celle de «former des vœux», que commande une courtoisie d'usage consistant à adresser formellement des souhaits (des vœux) à l'intention de destinataires qui seront ainsi libres de les remplir à leur guise, autrement dit de leur donner un contenu, une teneur de leur choix.
Des vœux en c(h)œur" (Nathalie Riera).

 

Expression conventionnelle s'il en est du jour de l'an que celle de «former des vœux», que commande une courtoisie d'usage consistant à adresser formellement des souhaits (des vœux) à l'intention de destinataires qui seront ainsi libres de les remplir à leur guise, autrement dit de leur donner un contenu, une teneur de leur choix.

 

C'est du moins ainsi, sans mal y penser, que l'on peut comprendre ce «former» si terriblement... formel.

Mais à bien y penser que peut receler une forme qui se soucie si peu de son contenu, qui est pur «habillage» ? Recouvre-t-elle en fait un abîme d'indifférence pour autrui, au point de ne prendre aucunement part à ses vœux ? N'est-ce pas dire, sous quelques espèces de politesse, que l'on n'a rien à faire des aspirations, des préoccupations, des désirs aussi, du destinataire ? «Je forme des vœux pour vous en cette nouvelle année...» De santé, de réussite peut-être. Des vœux exclusifs, au sens propre du terme, qui ne concernent que la personne, mais n'impliquent en rien celui qui les formule.

Certes, chacun est libre de déformer une formule, de lui prêter une tout autre signification. Il n'en demeure pas moins que la formulation reste, immuable, fixée une fois pour toutes, comme la syntaxe (essayez de la tordre, vous serez toujours dans l'erreur, sauf à passer par-dessus, c'est-à-dire à vous en passer, mot à mot-image, comme les poètes).

C'est donc ainsi, je ne «formerai de vœux» pour personne au moment de ce passage vers une année nouvelle. Vous avez... ma parole :

« je pense à la chaleur que tisse la parole
autour de son noyau le rêve qu'on appelle nous » (Tristan Tzara).

 

Conjointement aux mots du poète, Rolland de Renéville avait toutes les raisons de penser que l'Univers de la parole (le titre d'un essai publié dans les années 40) est le seul monde qui nous contient, qui nous entoure.

En lisant ces derniers jours (de l'année) La Parole sous les verrous de Nathalie Riera m'est ainsi apparu, par contraste avec cette intuition de Renéville, combien est incroyablement chargée, plombée une autre expression, celle d'univers carcéral. Sans doute faut-il se faire à cette idée que les expressions sont à la langue ce que les définitions sont à la pensée critique, selon Adorno : un stade pré-critique (pré-conceptuel). Tant il est vrai que la langue n'est rien (qu'un code) sans la parole.

Du théâtre, Nathalie Riera dans son essai dit : «Même l'univers est jeu, ainsi que notre volonté de maintenir la relation humaine.» Elle parle de son expérience d'animatrice d'activités artistiques en univers carcéral. Où il lui apparaît «vital, tant pour les prisonniers que pour la société, que le lien avec le monde du dehors fût constamment maintenu, essentiellement par la parole...». De ce lieu, elle dit aussi : «Ici, personne ne vous attend vraiment.» Son constat vaut témoignage : «J'ai souvent entendu dire que la prison était un passage. L'événement de l'incarcération pourrait-il donc être organisé comme un rituel d'intégration, afin que l'anéantissement physique et mental ne devienne plus une habitude ou un rite ?»

Instigatrice d'un beau site sur la toile, Les Carnets d'Eucharis, Nathalie Riera après une parenthèse vient de reprendre son activité d'animatrice en prison, qu'elle va cette fois axer sur la poésie sonore.

Nathalie Riera, La Parole sous les verrous, Editions de l'Amandier, 78 p./12€.

 

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