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Billet de blog 3 nov. 2021

Que nous reste-t-il des centrales nucléaires ?

Une centrale nucléaire est une installation industrielle parmi les plus sophistiquées qui soient, et n'a pourtant qu'une durée de vie de quelques dizaines d'années. À quoi bon ?

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Un montage photographique peut être très parlant. Ainsi ces deux images avant/après de la centrale nucléaire de Maine Yankee.

Montage issu du blog Sciences2

Le blogueur commente : « Il ne reste absolument plus rien de la centrale. » Ce n’est pas exact, puisqu’on voit sur la deuxième photographie « une installation approximativement de la taille d’un terrain de foot pour le stockage temporaire du combustible usagé » (cf. la page Wikipédia sur cette centrale). Inexact également, en creusant un peu, au sens propre : les fondations de la centrale ont nécessairement laissé des traces, et un sol n’est pas un matériau inerte qu’on peut déblayer et remblayer comme si de rien n’était. Inexact enfin puisque les « combustibles usagés », dit autrement les déchets radioactifs, finiront bien quelque part (probablement le Nevada, mais, toujours selon Wikipédia, il y a « des problèmes à régler »). Peut-être hors de portée des troupeaux de vaches, peut-être loin de la conscience des apprentis sorciers du nucléaire, mais bien susceptibles d’empoisonner les humains d’aujourd’hui ou de demain à qui nous léguons nos déchets. Rendre propre, ce n’est jamais que déplacer la saleté.

Mais on voudrait bien y croire. On voudrait pouvoir se réjouir de faire tabula rasa d’une centrale nucléaire. À bien y regarder, ce me semble pourtant à rebours de la dynamique fondamental du vivant. Dans « la nature », le « démantèlement » d’un organisme produit une ressource disponible pour son environnement : soit il est directement consommé par un prédateur (l’herbe broutée, le moucheron gobé, la brebis égorgée), soit il se décompose (et là ce sont des bactéries qui se régalent). Il n’y a pas de déchets au sens de notre civilisation, comme il y en a très peu dans les civilisations précédentes (et tant pis pour les archéologues). La mort d’un organisme enrichit au contraire son environnement, à commencer par l’humus qui constitue le sol. C’est ce qui justifie la prédation, qui n’est pas pure destruction sans retour, mais réemploi de la matière organique. C’est ainsi que s’est développé le vivant sur la planète, dans sa diversité et souvent sa complexité. Dans le cas de l’humanité, on peut soutenir une idée similaire : les outils ou les œuvres culturelles sont aussi un legs pour l’avenir, des supports de transmission des savoir-faire, des représentations, des imaginaires. On peut se demander si les humains progressent. En tout cas ils empilent, et constituent, progressivement, un patrimoine historique considérable.

Alors il serait consternant qu’il ne reste « absolument rien » d’une réalisation aussi colossale qu’une centrale nucléaire. Ce raisonnement me semble typique de notre monde de consommateurs : j’achète ce dont j’estime avoir besoin, ça peut toujours servir, sans trop m’inquiéter de la provenance ; puisque je l’ai acheté, je le consomme, à ma guise ; je jette les déchets, d’autres s’en occuperont. On construit une centrale, parce que cela permet de produire de l’énergie en abondance ; on consomme l’énergie en question, puisqu’elle est disponible ; on démantèle la centrale, en promettant de ne pas laisser de traces.

C’est à la fois illusoire et irresponsable. Une telle installation a nécessité des efforts considérables, en énergie et en travail humain, pour construire la centrale, la faire fonctionner, la démanteler ; elle a produit de l’énergie électrique à profusion. À quoi bon ?

Il me semble que c’est la vraie question. Certes il ne faut pas balayer les déchets sous le tapis ou dans les sous-sols argileux, explorer des modes de production énergétique qui soient bien plus durables et moins nocifs pour l’environnement. Mais il faut aussi s’inquiéter de l’usage que l’on fait du travail nécessaire à la production de cette énergie : à quoi ont servi tous les efforts pour extraire l’uranium, fabriquer les machines et construire toutes les installations nécessaires, les faire fonctionner, les entretenir, et à présent les démanteler ? Toutes les personnes qui s’y sont consacrées sont-elles fières de leur travail ? En quoi celui-ci a-t-il été utile à leurs congénères ? Dans quelle mesure ont-elles contribué au capital matériel et culturel accumulé au profit des générations à venir ?

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