Une épidémie de plus, un évènement politique inédit

La pandémie en cours est une catastrophe. Comme le sera la prochaine épidémie de bactérie résistante aux antibiotiques, la prochaine crue centennale de la Seine, le prochain séisme pour Istanbul ou San Francisco, la prochaine canicule, etc. Ce qui est nouveau dans le cas de cette crise sanitaire, c’est la réaction des États, et l’ampleur de la crise économique et sociale que celle-ci provoque.

L’épidémie en cours est l’occasion de faire l’historique de tels phénomènes sanitaires. Pour la période contemporaine, je ne connaissais que l’affaire de la « grippe espagnole », et guère plus que cet intitulé un peu curieux (les Espagnols n’y sont pas grand-chose, les premiers cas ont été identifiés au Kansas). Les estimations varient de vingt à cent millions de morts (240 000 pour la France, essentiellement sur les mois d’octobre et novembre 1918), et ce n’est pas suffisant pour avoir plus qu’une mention au passage dans les programmes d’histoire du secondaire. D’autres épisodes de grippe ont été ravageurs après-guerre, mais sans marquer particulièrement les consciences (sinon des soignants qui ont été confrontés à la multiplication soudaine des décès). Les réactions politiques ont alors relevé surtout du déni (d’où l’attribution aux Espagnols, c’est tombé sur eux). L’euphémisation ou la censure furent également le premier réflexe de nos États contemporains : Xi Jinping d’abord, en réprimant les trublions trop bavards, puis Macron, se rendant au théâtre parce que la vie continue ou organisant des élections parce que le devoir civique prime, puis Trump, invoquant cyniquement, mais certainement sincèrement, des considérations économiques, puis Johnson, Bolsonaro, Modi, etc.

Ce qui me semble très nouveau dans la situation présente, ce sont les choix politiques qui ont suivi ou qui sont annoncés : le confinement, les tests, le traçage. La « lutte contre le terrorisme » avait déjà servi de justification à des pratiques similaires : assignation à résidence, « quartier de prise en charge de la radicalisation » dans les prisons, fichier « S » pour les possibles contaminés par l’islamisme radical. En ce début d’année 2020, au nom de la « guerre contre le virus », des populations entières sont soumises à un régime d’état d’urgence policier voire militaire. En quelques jours, on met des agglomérations sous cloche, leurs habitants sous masques, on interdit ou on contrôle les déplacements de millions de personnes (avec des variantes selon les moyens disponibles, mais avec des intentions similaires d’un gouvernement à l’autre, quelles que soient les options politiques). Et tout cela dans une unanimité à peu près complète, pour ce que j’en vois. À part quelques amateurs de bains de soleil (vite rappelés à l’ordre républicain), quelques jeunes trublions dans les cités de banlieue (mais ça, ça ne change pas), à part les miséreux des bidonvilles des pays du Sud (mais ceux-là sont habitués aux duretés de la vie), tout le monde se soumet, revendique même de telles politiques comme nécessaires, indispensables, indiscutables.

Que nous arrive-t-il ?Je fais l’hypothèse que cette épidémie, ce microscopique virus, nous confronte à deux illusions essentielles constitutives de la civilisation contemporaine.

De l’impuissance des technologies

D’abord l’illusion technique. L’idée qu’un phénomène naturel serait comme une panne d’une machine que l’on peut réparer. L’idée d’un phénomène social comme un problème à résoudre. On réunit un comité scientifique, on établit un diagnostic, on élabore des plans d’action, on applique des mesures, et voilà le bug corrigé, le dysfonctionnement traité. Au suivant. Un virus ? Tests, recherche scientifique, mise au point de molécules, et le vaccin finira par nous sauver. Une épidémie ? Confinement, traçage des malades, plan de fabrication de masques et de respirateurs, gestion des urgences, et la crise finira par passer. Mince, il semblerait que ce virus résiste. Et pourtant, on n’a jamais identifié aussi vite la source pathogène, on n’a jamais autant anticipé une pandémie, on n’a jamais eu autant de médecins de haut niveau en épidémiologie. Rien n’y fait, le monde subit la vague épidémique. La métaphore maritime me semble à propos, en ces temps de réchauffement climatique. Visuellement, c’est plus simple : chacun peut comprendre qu’une montée du niveau des océans sera toujours susceptible d’emporter les digues construites par les humains. S’il y a quelque chose qui nous déborde sur notre « planète bleue », c’est bien la marée océanique. C’est étonnant de la part d’un truc microscopique, même pas vivant si j’ai bien compris. Mais nous y sommes. Ce virus nous manifeste la limite de l’approche technique du monde : aucune recherche scientifique, aucun système sanitaire, aucun dispositif médical ne suffira jamais à endiguer l’océan des virus et des bactéries. Pour ces dernières, on sait même que la course est perdue d’avance : dès les premiers antibiotiques, les médecins ont constaté que la vitesse d’adaptation des bactéries était plus rapide que la recherche médicale. Le recours aux antibiotiques est une excellente solution à court terme, qui prépare une catastrophe majeure à long terme, parce que les bactéries qui auront développé leurs résistances seront ravageuses pour les êtres humains. C’est ce que nous rappelle ce virus : la science des hommes ne peut prétendre maitriser le vivant. J’irai même plus loin : à force de développer cette illusion que nous pourrions soigner toutes les maladies, empêcher toutes les épidémies, la technique nous paralyse face à des phénomènes constitutifs de notre existence : la souffrance et la mort.

De l’impuissance des institutions

Ensuite l’illusion gestionnaire. Réparer la machine ou traiter le problème social est l’affaire de techniciens. Dans notre monde globalisé, ce rôle est tenu par des institutions : États, entreprises, « machins » internationaux. Bon, on sait bien que tous les États ne font même pas semblant d’être démocratiques. On sait bien que toutes les entreprises n’ont pas un sens aigu de leur « responsabilité sociale », ne financent des fondations que selon leurs intérêts bien compris. Mais tout de même : l’opinion très majoritaire est que ce sont ces institutions qui sont légitimes à agir ; c’est à elles de prendre la mesure des problèmes, de mettre en œuvre des politiques, publiques ou d’entreprises. Ce sont elles qui détiennent les leviers, par la capacité à mobiliser des financements, à édicter des lois et des règlements, à mobiliser des « ressources humaines ». Et leur puissance est effectivement indéniable : en témoigne leur capacité à « confiner » du jour au lendemain des milliards d’individus, à vider d’un coup les rues des plus grandes métropoles, à imposer un coup de frein jamais vu aux activités économiques et sociales, à trouver des financements colossaux pour payer la note. Et pourtant ! Toutes ces décisions sont prises dans l’improvisation la plus totale, dans l’incertitude la plus complète quant à leurs conséquences, dans l’incapacité générale à déterminer quand et comment on va en sortir. Là aussi, le virus nous renvoie les limites de cette approche gestionnaire du monde. Il prolifère hors de contrôle dans un monde structuré en réseaux, aux institutions interconnectées, organisant la circulation massive des individus et des marchandises. Au point que la seule ressource qui nous semble rester face à la pandémie, c’est l’arrêt brutal de toute activité. Le technicien n’a plus la solution, il devient le problème. Les crises économiques et sociales que les réactions de panique de nos institutions ont provoquées vont amplifier la crise sanitaire au lieu de la résoudre. J’ose penser que ces institutions, loin de détenir la solution par telle ou telle bonne politique, nous empêchent de développer les réponses véritablement humaines à la confrontation à une épidémie : la coopération entre individus émancipés, capables de construire par eux-mêmes des collectifs pour vivre avec les êtres non-humains, dans leur environnement et non pas contre.

Les gouvernants, les experts en tout genre ne peuvent plus se contenter du déni plus ou moins grotesque, plus ou moins brutal de leur impuissance à maitriser les phénomènes pandémiques. On mesure l’impuissance des techniques médicales à protéger l’humanité d’une maladie ordinaire, telle qu’il s’en est déjà produite et telle qu’il s’en reproduira. Je crois que les polémiques sur la qualité des infrastructures hospitalières ont un aspect dérisoire : certes là digue aurait être un peu plus haute ; qui peut prétendre assurer aux sept milliards d’êtres humains l’accès à des services de réanimation respiratoire à la hauteur du pouvoir de contagion d’un tel virus ? Alors les institutions font ce qu’elles savent faire : une hubris du contrôle social, jusqu’à la caricature. Les États tentent d’imposer dans l’urgence une restriction de la vie sociale à des individus confinés, distanciés les uns des autres, masqués, testés, fichés, localisés, traités au cas par cas. Nous en sommes à l’acmé de la conception machiniste de la vie sociale : un mécanisme que l’on peut subitement débrancher, démonter pièce par pièce, nettoyer au gel hydroalcoolique, et remettre en route en rebranchant sur la pompe à phynances.

Les illusions ont la vie dure. Que faire d’autre que s’en remettre aux experts, aux décideurs, face à un phénomène planétaire ? Je pense qu’il y a de quoi penser du côté de l’émancipation, et agir du côté de la coopération. Retrouver le souffle de la vie sociale et culturelle pour ne pas se laisser asphyxier par les machines.

Patrice Bride

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.