Rire jaune

À propos de Robledo, de Daniele Zito (Christian Bourgois, 2019)

Une idée d’écriture un peu incongrue, mais prometteuse à priori : Daniele Zito invente des personnages décidant de ne travailler que pour l’intérêt du travail en lui-même, en oubliant toutes ces histoires de rémunération qui gâche le plaisir de l’activité. Un quidam fait ses courses chez IKEA, discute aménagement intérieur avec un autre badeau, et se prend au jeu jusqu’à revenir le lendemain, enfiler une chasuble bleu et jaune et se fondre dans l’anonymat du personnel du grand magasin. Même scénario pour un passionné de livres dans une librairie, qui devient d’autant meilleur vendeur que les clients apprécient des conseils avisés plutôt que couteux pour leur portefeuille. Ne travailler que pour la satisfaction de se rendre utile, de la relation avec les autres, collègues et clients, quel bonheur ! Ne travailler même que pour travailler, se démener, être actif, vivant quoi ! Enfin s’épanouir au travail sans souci de la prime de performance, sans appréhension de la fin du contrat, sans calculs tordus pour grimper les échelons.

En fait, pas du tout. Le livre aurait pu jouer de cette dérision et en exploiter toute la veine réjouissante et comique, et tant pis pour la vraisemblance. Le propose tourne à l'aigre quand l’auteur fait de ces initiatives de travailleurs renonçant à un salaire un mouvement clandestin, « Travail Pour le Travail » (TPT), recrutant des affidés au point d’inquiéter la police. Et la farce tourne au tragique quand ces « employés fantômes » un peu particuliers ont épuisé leurs économies : l’issue finale de leur « chemin de libération » est le suicide collectif, telle la plus apocalyptique des sectes.

zito-robledo

Le livre mérite aussi le détour par ses procédés narratifs très inventifs. L’auteur collationne divers types d’écriture pour constituer un dossier centré sur un journaliste, le Robledo du titre, celui qui a découvert ce curieux phénomène social, mené l’enquête sur TPT, et finalement soupçonné par la police d’en être en fait l’instigateur. C’est par des extraits de journaux intimes, de reportages, de compte rendu policier que l’on suit toute l’affaire. Là aussi, fin tragique : le journaliste est interné dans un hôpital psychiatrique, et sa dernière production est un message d’adieu rédigé sous psychotropes.

Pris au pied de la lettre, ce livre est désespérant à souhait. Le monde du travail contemporain n’est certes pas un jardin des délices. Qu’un romancier choisisse d’en dresser un tableau aussi mortifère est lugubre. Ouf, ce n’est qu’un exercice d’écriture. Et je crois bien que l’auteur s’y est livré avec une certaine jubilation, probablement sans grand espoir de rémunération. Beau travail, j’ai failli le prendre au sérieux !

Patrice Bride

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.