Le travail vivant, avant et après la retraite

Que se passe-t-il lorsqu’une personne « en activité » part « en retraite » ? Une question vive de l’actualité, que l’on a envie de regarder de près lorsque l’on s’intéresse à ce que chacun a à dire de son travail.

Quand les économistes parlent de « population active », ils désignent des personnes qui travaillent sous un statut juridique (salariés avec contrat de travail, fonctionnaires, professions libérales, indépendants, etc.), et donc avec un accès à des revenus, des formes de protection sociale. La retraite désigne alors le changement de statut, avec une ouverture de droits à un revenu sans obligation contractuelle en contrepartie.

Lorsque je rencontre des personnes pour leur proposer de me parler de leur activité, ces questions juridiques, tout ce qui concerne le revenu ou les horaires, sont souvent secondaires. Pas dérisoire bien sûr, mais c’est d’abord ce que mon interlocuteur fait concrètement qui occupe la conversation. Ce qu’on a à faire, ce que l’on fait effectivement, ce que l’on parvient plus ou moins à faire, ce que l’on voudrait faire, ce que cela apporte à soi-même, aux autres, au monde. Bref, le travail. Et même des « inactifs » ont de quoi dire. Un chômeur peut raconter tous ses efforts pour trouver une activité qu’il pourra assumer, pour se former, pour se rendre utile. Une « personne au foyer » peut longuement raconter son travail domestique. Un retraité peut parler de ses engagements associatifs, civiques, familiaux.

Les débats en cours ne se limitent pas à des désaccords sur les conditions juridiques du départ à la retraite. C’est aussi l’activité concrète des personnes concernées qui est en jeu. Le plus grand nombre de celles et ceux pour qui l’âge de départ à la retraite est un enjeu essentiel n’aspirent pas tant à ne rien faire qu’à disposer de leur temps, qu’à choisir leurs activités sociales. Ne plus être enfermé dans la cabine de pilotage d’un métro très tôt matin, ou bien jusqu’à tard dans la nuit, le weekend, les jours fériés. Ne plus devoir subir la cadence d’une chaine de montage, d’abattage d’animaux, des délais de livraison. Ne plus circuler sans cesse au volant d’un camion, aux commandes d’un train, d’un avion, dans des emplois de temps déconnectés de la vie sociale ordinaire. Ne plus subir les contraintes d’une entreprise, voire à présent d’un service public, soumise à des impératifs de performance, de rentabilité. Se rendre utile dans des engagements associatifs, pour transmettre ses savoirs, animer des activités sportives, culturelles, venir en aide aux enfants en difficulté, aux femmes victimes de violences, aux migrants cherchant refuge, fabriquer de belles œuvres.

Derrière les polémiques sur les déficits des régimes sociaux, les paramètres des équations budgétaires, il y a des femmes et des hommes au travail, et la nécessité de prendre soin de ce travail autant que de la législation qui l’encadre. Si les tâches les plus ingrates et rébarbatives étaient réparties autrement, si la contribution de chacun à la vie sociale, y compris dans la sphère domestique, était reconnue, valorisée, si la qualité des services rendus, des produits fabriqués étaient prioritaires sur les résultats financiers, si la coopération entre personnes engagées dans une œuvre collective plutôt que la loi du plus fort et du plus riche était la règle dans les organisations du travail, alors on pourrait sortir de l’opposition délétère entre la vie corvéable jusqu’à 55, 62 ou 67 ans, et l’oisiveté ensuite.

Et sur toutes ces questions décisives, la parole sur le travail est incontournable. Mieux travailler, c’est d’abord en parler, pour soi, avec les autres. Faire parler les cheminots, les pompiers, les personnels des urgences, les machinistes des transports en commun, les enseignants, les avocats, pour les professions qui se font entendre ces jours, et plus généralement toutes celles et tous ceux qui contribuent à la vie économique et sociale est une étape pour changer le travail, le rendre désirable, le penser comme le moyen de réparer le monde.

Patrice Bride

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