Calais – Grande-Synthe : La fenêtre de ma chambre donne sur la mer où passent de grands ferrys pour l’Angleterre…

Tout a commencé quand j’ai décidé que je ne pouvais plus vivre comme si de rien n'était. Comme si la Jungle de Calais et les autres camps du nord de la France – Grande-Synthe, Norrent-Fontes, Chocques… – étaient acceptables...

 

We are not dangerous, we are in danger We are not dangerous, we are in danger

J’ai regardé qui faisait quoi sur place et je suis tombé assez « naturellement » sur la petite ONG Gynécologie sans frontières. J’ai lancé une cagnotte en ligne pour soutenir son travail de terrain, et après plusieurs échanges de mails, je suis parti là-bas à leur rencontre pendant une petite semaine.

Un voyage de cinq jours, une parenthèse, très loin des habitudes, des réflexes ordinaires et des façons de penser d’ici, où nous vivons, où je vis, bien loin du vrai théâtre où se joue notre avenir.

Dans le récit-journal-compte-rendu qui suit, j’ai essayé de décrire le plus simplement possible ce que j’ai vu, entendu et ressenti pour que celle ou celui qui lira puisse à son tour voir, entendre et ressentir quelque chose.

 

 

 [Les ital. et les * renvoient aux coordonnées des différents acteurs référencés sur un second document téléchargeable en fin d'article.]

 Le récit en images (pdf, 2.5 MB)

 

Lundi 8 février

Arrivée en début d’après-midi. Après avoir déposé notre collecte de vêtements, couvertures et chaussures à l’Auberge des Migrants*, et mes affaires à l’Auberge de jeunesse de Calais, direction la Jungle.

Sur la route, longeant le port et l’accès aux bateaux partant pour l’Angleterre, des grillages, des rouleaux de barbelés, des caméras, des cars de CRS aux ronds-points… On est ailleurs, très loin. Même chose sur la portion d’autoroute qui surplombe le camp : une espèce de corridor à ciel ouvert entouré de grillages et de barbelés. Infranchissable… Je reviendrai filmer tout ça demain.

Un peu de mal à trouver, puis j’y suis. A l’entrée, deux cars de CRS. Je me gare entre les deux et appelle Gynécologie sans frontières* avec qui j’ai rendez-vous. Pas de réponse. J’attends…

Je ne sais pas si j’ai peur. Je ne sais pas trop quoi penser. Je suis inquiet. Je ne sais tout simplement pas ce qui m’attend : comment sont les gens ? Y a-t-il de la violence ?...

Il y a beaucoup de vent, la voiture bouge, ce qui rajoute à l’inquiétude.

Je décide d’entrer autrement, plus loin, ailleurs, en suivant peut-être une voiture… Je vois passer une camionnette de l’association Une caravane pour Calais* qui manifestement se rend dans le camp. Je la suis. A l’intérieur, la route, qui n’en est pas une, est pleine de trous. J’avance un peu, mais me gare très vite. Derrière moi, une voiture qui m’indique la caravane de Liz où se trouvent mes contacts.

Liz est une Anglaise connue de tous dans le camp, responsable du Women and Children center*. Elle m’oriente vers le tout nouveau local de Gynéco sans frontières.

Je les trouve enfin ! Elles sont deux, Valérie et Chloé, l‘une et l’autre sages femmes. Valérie sera là toute la semaine, Chloé seulement aujourd’hui. Elles suivent une quinzaine de grossesses sur le camp, mais m’avouent qu’il leur est difficile d’entrer en relation avec les femmes, de savoir même où elles se trouvent, les relais d’infos par les uns et les autres ne semblent pas fonctionner très bien. Une femme arrive accompagnée par quelqu’un de Médecins du monde*. Elle est enceinte, mais ne sait pas depuis quand… Ce sera la seule patiente de l’après-midi.

Nous discutons un bon moment. J’apprends que 75% des membres des organisations sur place sont des femmes. Je croise effectivement très peu d’hommes parmi les bénévoles. Elles me parlent de la question des traducteurs car c’est un vrai problème, du travail mené par Médecins du monde sur le recueil des plaintes des migrants, de leurs récits des violences à leur encontre (de la part de la police mais aussi des milices privées qui les attendent le soir pour les tabasser quand ils sortent du camp) et de la difficulté à traduire tout ce qui est dit.

Elles me parlent de huit disparus signalés depuis hier…

 Je pars marcher pour voir. Je filme un peu. Je n’ai pas voulu prendre de caméra, simplement un petit appareil photo. Je fais un plan ou deux, mais je ne suis pas très à l’aise. Du soleil mais beaucoup de vent. Vers 16h, je rentre. Rendez-vous demain, 10h, chez Liz où ont lieu les consultations le mardi.

 

Mardi 9 février

Je descends déjeuner un peu tard. Il est 8h30. Tout le monde semble être déjà descendu car il ne reste plus grand-chose à manger…

Je prend un café et un morceau de pain et m’assois à côté d’une jeune femme, seule elle aussi, qui engage tout de suite la conversation. C’est Eva. Elle fait une étude sur les mineurs isolés dans le camp. Elle me confirme la grande majorité de femmes bénévoles et le peu d’hommes. Du coup je repense aux événements de Cologne et aux commentaires qui en ont été faits et lui demande s’il y a eu des problèmes ici pour ces femmes avec les migrants de la Jungle. Réponse : non.

Elle aussi trouve que les moyens mis en œuvre pour traduire ne sont pas à la hauteur des besoins et de la complexité des situations. Au moins une dizaine de langues se côtoient. Eva m’envoie une carte par mail, pour que je puisse me repérer dans le camp à travers les différentes communautés.  

Je m’étonne qu’on ne parle pas de morts ici. Elle me répond que les plus faibles sont morts avant d’arriver. Que ceux qui sont ici ont survécu à beaucoup et ne restent pas assez longtemps pour mourir sur place (même si la durée de séjour a beaucoup augmenté depuis l’été dernier).

Elle regrette le manque de coordination entre les différentes associations du camp.

Elle est en retard. Moi pas. Mais nous y allons.  

 Arrivé dans la Jungle, pas de gynécos chez Liz. Je les trouve à leur local, près de l’école, non loin de l’entrée. C’est un lieu tout nouveau qui vient tout juste d’être construit et fait partie d’un ensemble « en dur » (c’est-à-dire en bois) : un « hall » d’accueil sur la longueur du bâtiment donnant sur trois petits box, dont le leur. Elles partagent donc ce lieu avec deux autres associations.

Si je les trouve ici, c’est qu’on a saccagé la caravane de Liz cette nuit… Pas question donc de faire les consultations là-bas. Il paraît que ce n’est pas la première fois. Que ça dégénère parfois le soir à cause de l’alcool.

Aujourd’hui, je retrouve Valérie et Anne, médecin gynéco qui n’était pas là hier, mais que j’avais eu au téléphone avant d’arriver. C’est surtout avec elles deux que je serai toute la semaine. J’arrive au moment où elles terminent une consultation.

Nous parlons des viols, de ce que les femmes ont croisé sur leur chemin depuis le départ de leur pays, mais aussi des grossesses suivies par des maris heureux d’accompagner leurs femmes.

Plus de vent violent aujourd’hui, mais plus de soleil non plus : il pleut, il fait froid.

Anne et Valérie partent en maraude du côté de chez Liz. Je les suis à distance.

Je filme la rue principale où elles avancent. Chez Liz, rencontre avec deux jeunes Allemandes débrouillardes qui s’occupent, via l’Auberge des Migrants, de construire des maisons « en dur ». Elles proposent au passage de faire traduire un formulaire nécessaire à GSF.              

Retour vers le local. Nous croisons cette fois deux jeunes femmes de Médecins sans frontières*. Discussion autour des questions d’information et de prévention du sida, des moyens de contraception, de dépistage, d’hygiène sexuelle, de prostitution. Où trouver les jeunes femmes prostituées ? Car on sait qu’il y en a. Comment leur venir en aide ?

Plus généralement, comment atteindre les femmes qui ne se manifestent pas ?

Nous repartons. Les femmes que croisent Anne et Valérie répondent systématiquement que tout va bien, qu’elles n’ont besoin de rien…

Il fait froid. Nous sommes transis.

Rencontre avec Zimako, nigérien, qui s’occupe de l’École laïque du Chemin des dunes* et qui a construit le local de GSF juste en face pour établir un lien entre l’école des enfants, celle des adultes et la santé des femmes, le tout formant un ensemble cohérent au milieu duquel, à l’extérieur, se trouve un espace de jeux pour les enfants.  Aujourd’hui,
il vient raccorder l’électricité.

Nous partons manger quelque chose de chaud dans l’un des petits restaurants de la rue principale. J’ai l’impression de me retrouver dans certaines échoppes du fin fond de l’Inde ou de la Turquie… Nous prenons tous les trois la même chose : haricots rouges froids avec oignons crus en entrée, riz aux raisins, galette de pain et thé (le tout pour 5€ chacun, avec un thé à 50c).                   

L’ambiance est détendue, il fait chaud, la télé diffuse un concert, probablement indien ou pakistanais. Une Anglaise déroule une affiche : au centre, des enfants sourient. En haut, « nous ne sommes pas dangereux », en bas « nous sommes en danger ». Un homme la prend et fait le tour des tables pour la montrer.

 Nous retrouvons Eva qui vient se joindre à nous. Nous reprenons la discussion de ce matin. Elle évoque ses entretiens avec des Égyptiens qui lui ont raconté qu’ils n’ont pas systématiquement payé des passeurs. Elle n’y croit pas. Pas plus que les prix des passages dont ils parlent, quelques centaines d’euros. Selon elle, ils se réinventent une histoire possible. Elle nous parle de la dette que certains ont du contracter pour pouvoir partir. Du coup, ils ne disent pas la vérité à leurs familles sur ce qu’ils vivent à Calais et préfèrent envoyer des photos où ils posent devant de grosses voitures…

Pour Eva, il est difficilement imaginable que des femmes seules aient pu arriver jusqu’ici sans se prostituer, meilleur moyen non seulement d’avoir de l’argent, mais d’être éventuellement protégées — étant entendu que, de toute façon, le viol est sur leur route depuis le début…

Eva parle de la difficulté à obtenir des informations sur le long terme, les gens ne restant pas longtemps, ni côté réfugiés, ni côté associations. Je réponds que des lieux comme celui où nous sommes ont intérêt à durer pour gagner de l’argent et parce qu’ils sont des lieux de mémoire longue. Elle me dit que oui, mais que c’est toujours compliqué de ne se fier qu’à une source, d’autant que ceux qui tiennent tous ces petits restaurants sont des chefs de clans ou de communautés. Que par conséquent, ils n’ont pas intérêt à tout dire sur tout le monde.

Je parle de l’opportunité en effet de croiser les infos, de la question de la présence d’anthropologues sur place. Elle me répond que oui, un travail sur la Jungle est à l’œuvre entre des anthropologues, des architectes, des urbanistes.                       

Je vois beaucoup de photographes, reporters, journalistes, télés. Zimaco nous a d’ailleurs dit que la BBC et TF1 seraient là jeudi.

Nous nous séparons pour retourner au local. Il fait toujours froid. Ce petit moment de détente et de chaleur a fait du bien, mais n’a pas suffit.

Je vais voir la partie du camp où se trouve la consultation Jules Ferry* et les containers installés non loin de là en décembre et où peu de gens veulent venir. Il faut dire qu’il s’agit de containers de chantier, posés là, en rang, les uns sur les autres, chauffés mais sans eau à l’intérieur.

Comment peut-on imaginer un tel « accueil » ? On sait pourtant depuis longtemps qu’un camp doit être pensé comme une ville, que les humains ne peuvent y être traités comme du bétail. En 2016, la France ne serait donc capable que de proposer un alignement de boîtes en métal fermées pour loger des familles ayant fui la guerre et qui ont tout perdu ?

« Le plan est pire que tout ce que l’on pouvait craindre. Un camp fermé de 74 containers rangés et alignés avec une orientation défiant le bon sens, aussi mauvaise pour le soleil que pour le vent : les habitants ne verront pas le soleil en hiver et les « rues » sont alignées dans le sens des vents dominants : axées sud-ouest, elles font moins de 3 mètres de large. Il n’y a aucun raccordement à l’eau. (…) A Calais même, plus de 500 cabanes ont été construites [en auto-construction], pour la plupart bien construites, étanches et isolées et surtout appropriées pour leurs habitants. Sur des bases modulaires, il est possible de trouver des dispositions qui sont nettement plus favorables à la qualité de vie. Des architectes travaillent sur le sujet depuis des décennies » (Cyrille Hanappe, Architecte-ingénieur (AIR Architectures), maître assistant à l’Ecole nationale supérieure d’architecture Paris-Belleville).

Plus loin, La Vie active* qui dispose d’un très grand espace (une ancienne colonie de vacances) dans lequel se trouve  la consultation Jules Ferry, elle-même fermée et exclusivement dédiée aux femmes seules. À côté d’un immense blockhaus de la seconde guerre mondiale.

La pluie a cessé. Le soleil est revenu.

De longues files d’hommes qui attendent pour obtenir un repas : ils entrent d’un côté d’un bâtiment et ressortent d’un autre, un sac à la main. C’est assez sordide. Pourtant, sur le papier, c’est plutôt épatant : lits d’hôpital, consultation dentiste, médecins, douches, etc. Il faut vraiment être au courant car on ne voit rien de tout cela indiqué en arrivant.

Je croise des photographes. C’est curieux comme la misère attire les regards... Certains font des photos à la chambre, autrement dit dans des conditions luxueuses et pour extrêmement cher.

Il doit être 16h. J’ai froid. Je pars. La route à prendre, pleine de trous et pleine d’eau, longe tout le camp sur sa longueur.

 

Mercredi 10 février

Petit déjeuner seul à une table de jeunes Anglaises. Un seul garçon avec elles. Si je jette un rapide coup d’œil, nous ne devons pas être dix hommes pour une cinquantaine de femmes. Ça se confirme donc…

A les entendre, je ressens beaucoup de bonne volonté, mais elles sont très jeunes. Je me demande comment elles sont arrivées là. Y a-t-il une sensibilisation particulière en Angleterre ? J’apprendrai plus tard que la plupart des grandes universités anglaises envoient des étudiants.

Je pense au projet d’une application de traduction dédiée aux langues du camp qu’on pourrait faire circuler sur tous les téléphones des réfugiés. A voir avec Langues O’ et une école d’ingénieurs ?

Renseignements pris, Google a créé une application de cette sorte assez élaborée où l’on trouve la plupart des langues que l’on peut traduire à partir de mots, de son ou d’images. Du coup, je me demande pourquoi tout le monde ne s’en empare pas…

9h. Je pars pour essayer de filmer tant que le camp dort. À mon arrivée, il y a quand même quelques personnes dans les « rues ».                   

Je commence à m’habituer à l’endroit. Il ne pleut pas, le soleil est revenu. Des enfants font du vélo… Je marche beaucoup, j’arpente le camp pour essayer de me repérer et ça vient doucement. Je croise le quartier des « caravanes pour Calais », tout un coin constitué de caravanes données où sont regroupées les familles.

Le centre juridique Calais Migrant Solidarity*, qui avait pris l’eau hier, a été réparé. Il est sur pilotis, mais la toiture (enfin, les feuilles de métal qui constituent la toiture) avait en partie été arrachée par le vent.

Beaucoup de poches d’eau, de tentes ou de constructions isolées et entourées d’eau. Un coiffeur que je n’avais pas vu hier. Deux personnes sont en train de se faire couper les cheveux. Les gens commencent à se rendre à La Vie active, probablement pour manger. Les files se forment devant les lieux de distribution de vêtements. Je croise des sourires, certains ont trouvé une veste, une paire de chaussures qui leur conviennent.

Les gens se lavent aux points d’eau. Certains sont couverts, d’autres à ciel ouvert. On se lave la figure, les dents. Des miroirs sont accrochés aux murs. Il ne faut pas trop rester là. Les gens sont livrés à tous les regards, sans aucune intimité.

Malgré l’afflux de bénévoles (de tous genres…), une déshumanisation est à l’œuvre ici. Il est là le « problème ». La question n’est pas tellement celle de la faim ou des soins de première urgence. Tout est organisé pour que chacun puisse manger tous les jours, probablement plusieurs fois par jour. On peut se faire soigner les dents, on peut trouver un médecin, ce n’est pas trop compliqué. On peut également venir déposer plainte et raconter les violences qu’on a subies. Mais tout cela n’est que de la survie. On laisse survivre les gens, mais qui parmi nous pourrait vivre dans des conditions pareilles ? La boue, le froid, la violence la nuit, les maux de tête à cause de la pollution du terrain (au bout de deux jours, ça y est, ça commence pour moi)…

Et puis j’entends qu’on parle du tout début mars, pas du tout de la fin mars comme je le pensais, pour l’évacuation et la démolition du camp. Autrement dit, dans trois semaines…

J’ai interrogé une prof qui donne des cours de français aux adultes de l’École laïque du Chemin des dunes sur les fois précédentes. Elle m’a expliqué que c’était à chaque fois la même procédure : les bulldozers arrivent avec la police, les gens sont sommés de sortir de leur tente
et de partir. Pas le temps de rassembler ses affaires si on ne l’a pas fait avant, pas même le temps de prendre son portable s’il était en charge dans un coin…

A quoi pensent ceux qui donnent ces ordres ? Quelles sont leurs intentions ?

J’ai enfin trouvé le hors-série de Philosophie magazine sur Hannah Arendt : la passion de comprendre la banalité du mal, le totalitarisme, la transmission, le travail, l’autorité…

Il est 11h. J’ai rendez-vous avec GSF à 14h à Norrent-Fontes où se trouve un petit camp de quelques dizaines (peut-être une centaine) de personnes. Un enfant arrête la voiture au moment où je repars. Il me demande si j’ai des chaussures. C’est du moins ce que je comprends. Il a l’air découragé. Il cherche ses mots. En fait, il veut des mouchoirs. Des mouchoirs et de l’eau. Je ne comprends pas pourquoi avant de le voir se diriger vers les toilettes... Très facile de tomber malade, moins facile de pouvoir faire face.     

13h30. Norrent-Fontes.

La boue, la saleté, les femmes, les sourires, le calme, la cuisine qui se prépare…

Deux terrains se font face : l’un, communal, où se trouve la cuisine et une structure en dur pour des femmes, l’autre, privé, où est établi le camp. Un grand fossé boueux entre les deux…

Marie Claire, l’infirmière à la retraite, qui connaît et embrasse tout le monde…

Les membres de Terres d’errance qui nous apprennent qu’une femme enceinte que nous nous apprêtions à aller voir dans un autre camp
(le petit camp de Chocques) a réussi à passer en Angleterre la nuit
de la tempête, il y a deux jours…Tout le monde est content quand
il y a de la tempête car les détecteurs ne fonctionnent plus et les chiens ne sentent rien.

La femme enceinte de 8 mois qui va bien, mais tente chaque soir de passer avant la naissance de son enfant (ensuite, avec les cris, cela deviendra impossible).

Puis la pluie pour finir…

 16h. Départ pour Grande-Synthe, à presque une heure de là. Une représentante de GSF y intervient dans une émission de radio consacrée aux migrants. Nous y allons pour la soutenir sans savoir qu’il n’y aura pas de place pour nous (local trop petit). La route qu’Anne et Valérie ont à parcourir est assez importante puisqu’elles couvrent régulièrement un périmètre qui va de Calais à Dunkerque en passant par Norrent-Fontes, Chocques et un autre camp au-delà même de Dunkerque. Nous arrivons pour repartir… Il est 18h. En passant, nous avons longé le camp de Grande-Synthe situé juste à côté du magasin Décathlon, en pleine ville. L’ambiance a l’air beaucoup plus tendue ici. La police contrôle les entrées et sorties. Nous reviendrons demain. Rendez-vous à 10h.

  

Jeudi 11 février

Levé tôt pour les pancakes ratés jusqu’ici. Hier et avant hier, arrivé trop tard ! Délicieux. Un goût de lointain, un goût du large, de l’Angleterre. La salle à manger est presque vide, peut-être vingt personnes en trois groupes. Uniquement des Anglais. Je reste un peu, j’écoute, j’observe. Ils ne sont pas tous très jeunes. Encore une fois, une majorité de femmes, mais les générations se croisent : 25/60-70 ans. Ce sont en majorité des gens modestes : employés, ouvriers, classes moyennes. Les questions sont certainement venues avant ou viendront plus tard, mais ils donnent l’impression de savoir parfaitement pourquoi ils sont là. Ils sont là parce qu’on les attend. On sent l’esprit d’une communauté accueillante, populaire, chaleureuse. Très exactement celle qu’on voudrait voir en arrivant là-bas. 

9h. Départ pour Grande-Synthe.

 

Contrairement à la Jungle de Calais, l’accès au camp de Grande-Synthe est contrôlé par les gendarmes. Il m’a donc fallu dire pourquoi j’étais là et avec qui j’étais. Impossible d’entrer si vous n’avez pas d’ordre de mission ou si vous ne faites pas partie d’une association ou d’une ONG. Comme Anne et Valérie étaient déjà à l’intérieur, j’ai dû les appeler pour qu’elles viennent me chercher. Ici, pas de local, mais un camion prêté par la ville où elles peuvent faire leurs consultations.

 La saleté que j’ai vue à Norrent-Fontes passe pour une blague ici. Grande-Synthe a les pieds dans la boue sur l’ensemble du camp. Difficile de se déplacer avec des chaussures montantes, autrement dit impossible par endroit avec de simples chaussures de ville. On dirait qu’il vient d’y avoir un accident. On se croit arrivé après une catastrophe. On est comme sidéré. C’est le camp de Grande-Synthe…

 Je rencontre aujourd’hui un nouveau médecin gynéco, Denis, qui travaille à l’hôpital de Roubaix et avec qui je parle longuement. Il revient d’Haïti où, depuis le tremblement de terre, il se rend régulièrement. Il me dit que, même là-bas, il n’a pas vu ça. Un tel abandon, de la boue partout et les enfants au milieu qui continuent pourtant de jouer.

 Les plus chanceux ont trouvé des palettes dont ils se sont servis pour faire des chemins relativement secs. Beaucoup d’hommes ici aussi, mais des familles également. Beaucoup d’enfants, de femmes enceintes. Nous croisons un homme qui saigne du nez. Nous le conduisons jusqu’au camion de Médecins du monde. Il saigne depuis 3 jours…

J’ai arpenté deux fois l’ensemble qui est beaucoup plus grand que je ne l’imaginais. Il faut dire qu’on ne voit qu’une rangée de tentes à partir de la rue et qu’on n’imagine pas du tout l’étendue du camp derrière cette première haie.

Peu de mouvements avant 11h. Il est bien probable que les gens, qui n’ont sans doute pas dormi de la nuit s’ils ont essayé de gagner l’Angleterre (comme le tente chaque jour la plupart d’entre eux), n’ont sans doute pas non plus une envie folle d’affronter une nouvelle journée.

Et puis ça commence à bouger, à circuler. Il y a essentiellement une rue qui traverse l’ensemble, à partir de laquelle partent plusieurs petites travées. Les gens la prennent dans un sens, puis dans l’autre, vers les points d’eau et d’électricité pour se laver et charger leur téléphone, puis ils retournent vers leurs tentes. Peu de construction, pour ne pas dire pas de construction en dur ici.

 Plusieurs sentiments se bousculent. L’impression d’une attente, d’une suspension : personne n’imagine être là pour longtemps. Chacun attend le moment propice pour passer. L’impression aussi de faire du sur place, que rien ne bouge, que tout recommence chaque jour de la même façon. Des bénévoles qui se relaient. Des camions de nourriture et de vêtements. Médecins du monde. Médecins sans frontières. Gynécologie sans frontières. France terre d’asile. Le Secours catholique. Etc. etc. Cette société civile qui, malgré ses contradictions, maintient ces gens en vie, qui ne les abandonne pas, qui les soigne, qui chaque jour répond présent, qui sans doute ira jusqu’au bout. Ce n’est pas un pont aérien, mais c’est tout comme. C’est en tout cas ce à quoi ce flux continu, fait penser.

 Comment avons-nous pu en arriver là ? Que se passerait-il sans leur présence quotidienne depuis des mois ? Nous revivrions sans doute certaines horreurs du passé sur lesquelles chacun verse facilement sa petite larme sans faire l’effort de regarder en face ce qui se joue aujourd’hui sous ses fenêtres. Comment le mal, d’une banalité si déconcertante, peut-il ainsi prendre toute la place ?...

 

Vers midi, nous voyons débarquer un escadron de forces de l’ordre. Arnachés dans leurs uniformes futuristes et portant pour la plupart des lunettes de soleil, ils dégagent une violence qui me fait peur. Avec leurs mitraillettes, leurs flash-ball, leurs matraques, leurs fusils et leurs pistolets, on les sent prêt à frapper. Du coup, plus personne ne rentre ni ne sort du camp, et la traductrice qui parle plusieurs langues que nous attendons ne peut pas passer… Ils vont jusqu’au bout de la rue centrale, puis reviennent, repartent plusieurs fois.

Au bout d’une heure ou deux, la réaction de Médecins du monde est de partir. C’est la consigne. S’il y a des échauffourées, des échanges de tirs (on raconte qu’il y aurait des armes dans le camp), inutile d’être pris entre deux feux, sachant par ailleurs que dans ces conditions les gens ne viennent plus se faire soigner. C’est du moins ce qui se dit... Nous allons donc faire la même chose d’ici peu, le temps de retrouver une femme enceinte pour la prévenir que nous l’accompagnerons bien demain comme convenu à l’hôpital.

 La vie est une toute petite chose qui ne tient à rien. Anne raconte : « Elle est venue se faire soigner avec son mari. Ils étaient avec leurs trois enfants. Mais ils étaient six au départ. Trois d’entre eux se sont noyés en route… »

 Les CRS cherchent-ils quelqu’un ? Ont-ils peur ? Etrangement, cette peur ne semble pas partagée, ni par les adultes, ni par les enfants qui continuent tous à vaquer à leurs occupations beaucoup plus importantes : charger du bois de chauffe, faire la queue chez Médecins du monde, se laver, jouer, manger. Ils sont probablement habitués à une violence dont nous n’avons pas idée. Ils sont beaucoup plus forts, plus maîtres d’eux-mêmes que nous.

Je vois deux policiers rigoler en entendant le chant d’une prière dans une tente…

Comment pouvons-nous partager le même pays ?

Comment pourrions-nous partager une quelconque identité ?

Je me reconnais davantage dans ce jeune homme à qui j’ai offert une paire de bottes en plastique, dans le sourire qu’il m’a fait et ses larmes aux yeux, pour qui, tout à coup, tout semblait de nouveau possible, que dans ces hommes et ces femmes fiers de leurs uniformes et de ce qu’ils représentent.

S’il y a une chose à comprendre, c’est que l’on n’est plus dans l’analyse, la réflexion, la problématisation des choses ici. On touche plutôt quelque chose du doigt et c’est, pour le moment du moins, sans doute beaucoup plus important.

On ressent la fragilité, la finesse de l’existence – dans le sens d’une feuille de papier à cigarette, d’une lame de rasoir –, la possibilité qu’à tout moment tout bascule.

 

vendredi 12 février

Dernier jour. Derniers pancakes… Je mange seul et regarde une dernière fois tous ces jeunes Anglais. Certains sont comme moi sur le retour avec leurs grosses valises.

10h15, Grande-Synthe.

Je rentre sans difficultés cette fois, juste en montrant mon passeport que je reprends immédiatement et en disant simplement que je suis avec GSF. Je croise une femme de MSF que je vois parler arabe avec un groupe d’hommes. Je lui demande si elle sait s’il s’est passé quelque chose hier soir avec les CRS. « Rien. Ils font leur boulot, c’est normal », me dit-elle. Effectivement, on peut aussi prendre les choses comme ça…

 Aujourd’hui, Anne et Valérie sont accompagnées d’une journaliste et d'une photographe qui vont passer la journée avec nous pour une double page dans un quotidien national.

 Le camp n’est pas encore bien réveillé. Comme hier, ce n’est que vers 11h30 - midi que l’on va sentir du mouvement. Nous faisons un tour, le même qu’hier, vers « the Street of Hope », un coin désolé en lisière du stade de foot, avant de revenir vers le camion.

Plus de succès aujourd’hui qu’hier. Une femme vient en consultation avec son mari. Une autre, à qui l’on avait donné rendez-vous avant de partir, est là comme prévu.

- « No baby… »

- « ??? »

- « No baby… »

- « Oh… I’m sorry… »

Anne vient de comprendre que depuis la dernière fois, elle a fait une fausse couche.

- « Help me… »

Elle a une toute petite voix, elle murmure à peine, elle voudrait sans doute pleurer, mais ça ne vient pas. Elle a l’air très faible. Anne et Valérie la conduisent à l’intérieur du camion.

 Un homme est emmené sur un brancard dans le camion de MSF situé juste à côté du nôtre. On attend une ambulance qui ne vient pas… Comme hier, beaucoup de photographes, de journalistes, de télés, dont une chaine canadienne.

Une forme spontanée d’entraide, que je n’ai pas vue hier, s’organise aujourd’hui. Un Irlandais, immense, déplie une table juste à côté de nous et installe un réchaud puis sort sa pâte à crêpes et ses confitures.

Il explique que ses œufs sont frais, que personne ne sera malade avec ses crêpes. Il organise la queue qui commence à se former. Les gens patientent. Tout cela est très simple et fonctionne très bien.

Les enfants continuent de jouer dans la boue, à faire du vélo, à transporter de l’eau sur des brouettes. Une petite fille, qui nous tournait autour hier, est de nouveau là. Elle monte dans le camion. Elle cherche le contact. Elle nous sourit beaucoup et parle sa langue comme si nous la comprenions.

MSF a des moyens considérables et ça se voit. Certains membres de l’équipe affichent une décontraction un peu trop démonstrative, presque gênante. Je ne parlerais pas d’arrogance, mais il y a tout de même quelque chose de désagréable dans leur attitude…

 La Croix Rouge, que je n’ai pas vue sur Calais et que je n’ai pas vu non plus hier ici, est en « visite ». Ils sont six ou sept et portent de beaux brassards et dossards orange fluo, mais des boots en cuir bien cirées, des chaussures de ville, des baskets… Bref, ils ne semblent pas être bien au courant de la situation de Grande-Synthe.

Je recroise la bénévole de MSF que j’avais vue en arrivant. Elle me dit que, contrairement à ce que l’on pense, beaucoup de monde dans le camp parle français, certains très bien.

13h30. C’est l’heure du départ vers l’hôpital pour Valérie qui va accompagner l’une des patientes retrouvée ce matin. Anne et les autres partent pour la consultation Jules Ferry de Calais où on les attend pour 14h. Je les suis jusque là-bas et leur fais mes adieux.  

Je repasse à l’Auberge de jeunesse récupérer mes affaires, boire un dernier café, noter ce que j’ai vu ce matin avant de rentrer.

Content de retourner bientôt à une vie « normale », je n’en suis pas moins triste aussi de quitter tout ça. Je me sentais au bon endroit.

 

Patrice Dubosc  

 

Paris, le 18 février 2016

Les associations et ONG sur place (pdf, 796.9 kB)

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