Des besoins et des pratiques dans l’accueil des réfugiés

Les bénévoles sont des acteurs essentiels dans la chaine d’entraide de l’accueil des réfugiés. Seraient-ils en surnombre, pour qu’ils soient maintenant congédiés en raison d’un engagement un peu trop militant ?

Le 7 novembre dernier, j’ai reçu de Madame Geneviève B., Puéricultrice Coordinatrice du Pôle santé du Centre d’hébergement d’urgence des migrants (CHUM) d'Ivry-sur-Seine, un mail m’annonçant mon « congé » comme bénévole. Précisément, il était dit : « Vos accompagnements ne correspondant pas à nos besoins, nous avons décidé de mettre fin à notre collaboration », sans plus d’explication. J’ai demandé que l’on veuille bien clarifier ces propos par écrit avant d’envisager un quelconque échange. J’attends toujours — ou plutôt je n’attends plus — la réponse du Pôle santé.

Présent comme bénévole au CHUM depuis deux ans et demi pour les accompagnements santé, je souhaite dire ici pourquoi cet épisode me paraît révéler un dysfonctionnement grave et particulièrement préoccupant dans l’accueil des réfugiés par des structures officielles.

Informée de la situation, Camille L., responsable des bénévoles pour EMMAÜS Solidarité, m’a demandé si j’avais des disponibilités pour « discuter de problèmes que nous aurions rencontrés chacun de notre coté au niveau des accompagnements ».

Non Camille, je n’ai pas de disponibilité

Car en effet de quoi discuter ? Sans doute pas justement de la question de la disponibilité de la personne qui va accompagner quelqu’un qu’il ne connaît pas à un rendez-vous au Centre hospitalier intercommunal de Créteil, à la Permanence d’accès aux soins (PASS) du Kremlin Bicêtre ou à celle de la Pitié Salpêtrière. De l’attention qu’elle va porter à celle ou celui qui ne parle pas la langue du pays, qui ne connaît pas le système hospitalier français, qui sans elle se perdrait dans le labyrinthe du circuit médical réservé aux démunis. De la nécessité d’une certaine expérience face à un personnel administratif ou soignant parfois peu aimable, voire hostile, qui fait comprendre qu’on le gêne. Cette disponibilité que le bénévole offre pour patienter plusieurs heures aux côtés de l’exilé qui attend qu’on veuille bien le prendre en consultation, puis aux éventuels examens, avant d’aller chercher les médicaments à la pharmacie centrale. 

Cette disponibilité, qui n’est ni charitable, ni humanitaire, mais qui permet simplement d’expliquer à l’étranger malade la situation, le prochain examen, le prochain rendez-vous. Cette disponibilité là, Camille, je l’ai trouvée pendant deux ans et demi.

Disponible évidemment aussi pour le compte-rendu du retour, par mail souvent, car au retour, il n’y a parfois personne à l’accueil du Pôle santé pour vous recevoir et vous écouter. Il faut dire que partis depuis parfois 6 heures — voire 7 ou 8 —, cela peut se comprendre. Pourtant, comme finalement c’est important le suivi du dossier médical de la dame ou du monsieur ou de l’enfant malade, on essaie d’être le plus précis, le plus rigoureux possible.

Et dans ce mail du retour, précisément, il est arrivé que je fasse aussi des observations, des remarques sur l’organisation de l’accompagnement, sur les difficultés rencontrées, sur les manques, complétées en général par des suggestions sur des améliorations possibles.

Ces « retours » ont été appréciés à un moment où, disait-on, la parole, l’expérience des bénévoles pouvaient contribuer, bien sûr, à élaborer de « meilleures pratiques ». C’est un truc qu’on entend partout et qui s’impose en effet naturellement dans le cadre de structures qui intègrent les bénévoles à leur fonctionnement.

Il semble que cet esprit là ne fasse pas recette chez EMMAÜS Solidarité et son partenaire le Samu social. Mon dernier compte-rendu de retour avec son chapitre « les questions qui fâchent » a de toute évidence déplu, au point que j’ai été d’abord black-listé du Doodle d’accompagnement de la semaine suivante. Serais-je « sorti du cadre », ce cadre mystérieux dans lequel est censé se tenir le bénévole ?

Alors parlons du cadre

C’est là que la dialectique « vos accompagnements » versus « nos besoins » prend tout son sens. Le Pôle santé, par la bouche de Madame Geneviève B. soutenue manifestement par sa hiérarchie du Samu social, n’a de toute évidence pas la même approche de ce qu’on appelle l’accompagnement, le soin de l’autre, le fameux care, totem qu’il est pourtant de bon ton de brandir dans toute organisation sociale et humanitaire qui se respecte.

« NOS besoins » ce ne sont pas, c’est parfaitement entendu, les besoins des exilés que le bénévole accompagne, mais les besoins d’un service, d’une structure qui n’en a que faire des remarques, observations, suggestions et autres critiques d’un bénévole qui la ramène. « Laissez-nous donc faire nos affaires entre nous », croit-on entendre. Le message semble clair : « sois bénévole et tais-toi ».

Au moment où EMMAÜS Solidarité propose une plateforme participative afin que chacun (salariés, hébergés, bénévoles…) s’exprime, le retour du réel est brutal.

Au moment où le besoin en bénévoles est de toute part croissant, où on parle même de leur « professionnalisation », où l’on chante tel un mantra leur « pouvoir d’agir », l’attitude du Samu social qui a en charge le Pôle santé d’un centre d’hébergement d’urgence pour migrants géré par EMMAÜS Solidarité est éloquente. 

Non Camille, je ne vois pas dans ces conditions de quoi nous pourrions discuter. Ce que je pourrais éventuellement attendre d’un échange avec les responsables du Samu social ou d’EMMAÜS Solidarité, ce serait des excuses. De quel droit en effet traiter les gens de la sorte ? Les bénévoles ne sont pas de simples variables d’ajustement, de simples numéros sans histoire. Des excuses donc, au nom du respect que l’on doit aux exilés à qui la France est censée accorder des droits — un privilège aux yeux de certains qui ne manquent pas de rappeler que ses « assistés » ont bien de la chance et qu’il serait de bon ton qu’ils la ferment eux aussi. D’ailleurs, je constate que c’est sans scrupules que l’on se permet de parler à leurs places. Car enfin ce « NOS BESOINS » semble bien primer sur « LEURS BESOINS ». 

Et c’est surtout cela que je trouve particulièrement grave : moi, français intégré, socialement installé, avec suffisamment de ressources mentales et intellectuelles, j’ai de quoi surmonter cette péripétie, et c’est sans difficulté que je m’emploie ailleurs à poursuivre ce que j’avais commencé ici. Mais pour celles et ceux que le Pôle santé est censé secourir, ces « personnes vulnérables », pour lesquelles le Chum d’Ivry a été créé en janvier 2017, déracinées, traumatisées, précarisées, malades, il y a peu de chance qu’elles et ils protestent quand on les traite avec autant de « négligence », voire de mépris, sinon un peu de malveillance, car l’infantilisation, l’humiliation n’est pas loin quand on dit à quelqu’un de malade, de surcroit dans un français qu’il ne comprend pas : « la prochaine fois que vous serez en retard, vous n’aurez pas de bénévole ». Il serait pourtant si simple de s’organiser pour que cette personne soit à l’heure. Ce n’est qu’un exemple et je me garde de rappeler ici ce que j’ai pu parfois entendre de la bouche de certains membres du personnel débordés-peu motivés-peu compétents, selon les cas.

Peu de chances que l’exilé proteste de ce mauvais coup qu’on lui fait puisque « NOUS » a décidé qu’il n’a pas besoin de quelqu’un qui se tienne auprès de lui quelques heures, qui prenne soin de lui en s’inquiétant de sa faim, de sa fatigue, de son besoin de comprendre, de son besoin de soutien, bref qui l’envisage dans sa dignité d’homme et pas seulement comme un « bénéficiaire » du Samu social. 

L’accueil des réfugiés connaît des temps difficiles, c’est le moins qu’on puisse dire

Tout le monde est mis à mal mais d’abord les intéressés, bien avant les professionnels de l’humanitaire et du social.

Les bénévoles sont des acteurs essentiels dans la chaine d’entraide. Mais il arrive qu’ils se rebutent et se fatiguent, il arrive aussi qu’ils fuient des organisations qui ne les considèrent pas, qui se révèlent incapables de les intégrer à leur projet. Posons la question : combien de bénévoles « actifs » aujourd’hui au Chum d’Ivry ?

Seraient-ils en surnombre, pour qu’ils soient maintenant congédiés en raison d’un engagement un peu trop militant ? Mais pour être bénévole dans des accompagnements médicaux, mieux vaut avoir une forte conviction chevillée au cœur, mieux vaut être un peu « militant », non ?

Vous conviendrez, Camille, que les signes envoyés ne sont pas très favorables pour le recrutement des bénévoles, pourtant toujours à l’ordre du jour en septembre (y compris « pour les accompagnements vers les hôpitaux et rendez-vous médicaux à l’extérieur du CHUM »). 

Tout cela est affligeant et dénote une dérive fâcheuse. Faut-il y voir les marques d’un syndrome de toute-puissance, assez répandu chez les professionnels de la profession humanitaire et sociale qui finit par leur faire oublier le sens profond de leur métier ? Ou le repli d’une grosse structure qui pour satisfaire aux contraintes gouvernementales préfère travailler en huis clos, à l’abri des regards critiques ? 

Et pourtant il n’est pas inutile de rappeler que l’accueil des exilés n’appartient pas à EMMAÜS Solidarité ni au Samu social. La santé des exilés ne vous appartient pas. C’est une affaire collective et citoyenne. A l’occasion de la Journée internationale des migrants, ce 18 décembre, on apprend d’ailleurs que certaines ONG s’interrogent sur leurs propres pratiques d’accueil des réfugiés qu’elles voudraient plus inclusives. Sur ce point, les associations françaises apparaissent à la traîne. Cet épisode en est hélas une malheureuse illustration.

La question du « faire avec » plutôt que « à la place de » est-elle à l’ordre du jour chez EMMAÜS Solidarité et le Samu social ? On semble en être encore bien loin. 

 

PS : Comme les bénévoles viennent de quelque part, il se trouve que je suis professionnellement concerné par tout ce qui regarde l’éthique du soin, en tant que membre de l’Espace éthique Ile-de-France. En consultant son site internet, vous verrez combien on y est attaché à toutes les procédures de réflexions et de discussions qui tendent vers les bonnes pratiques.

Par ailleurs, j’ai contribué récemment au colloque « Exils et accompagnements : résistances et créativité » qui s’est tenu au Cnam. Quelques acteurs de poids (le Centre Primo Levi, la Cimade, le COMEDE…) y ont échangé leurs expériences et leurs interrogations. Les vidéos sont en ligne ici : Colloque, Atelier 1, Atelier 2.

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.