Du pain, des jeux, un hymne et un drapeau

De la gauche à l'extrême droite, l'injonction nous est faite de chanter l'hymne national et d'exhiber un drapeau pour figurer l'"unité nationale" face au terrorisme. Dès le CP, les enfants à qui l'on enseigne la "Marseillaise", apprennent la confusion entre patriotisme et valeurs républicaines. L'internationalisme, le cosmopolitisme, la fraternité universelle sont à nouveau des gros mots.

capture-d-e-cran-2015-12-02-a-10-01-39 capture-d-e-cran-2015-12-02-a-10-01-39
Entre le combat contre l'extrême droite et le refus de répéter, façon ovins, les discours majoritaires sur la guerre et la sécurité opposée à la liberté, des voix se font enfin entendre. L'écrivain et ancien diplomate Jean-Christophe Rufin dénonce l'utilisation absurde de la police et de l'armée, omniprésentes et inutiles dans les rues, si ce n'est pour rassurer l'électeur par une gesticulation ostentatoire. L'exemple belge des véhicules blindés contre les kamikazes est à hurler de rire. La presse a enfin commencé à se questionner sur l'usage surprenant d'un état d'urgence bien pratique pour un exécutif qui désire faire taire les mouvements sociaux. Des sociologues répètent inlassablement leur analyse rationnelle, scientifique des causes complexes de ce qui nous arrive. De nombreux experts attirent l'attention sur les conséquences brutales d'un système de surveillance généralisé.

Mais le pouvoir de sape de la machine à "penser unique" ne présente des défaillances que face à une extrême droite qui prétend fournir un programme politique neuf, quand il n'est qu'une copie de tout ce qui a échoué, souvent dans le drame. Pour le reste, la citadelle tient bon. Toute analyse matérialiste des événement terroristes conduit le chercheur à se faire traiter de sociologiste. Concept dont on a oublié qu'il avait été inventé par l'extrême droite américaine avant d'être popularisé sous Reagan par les libertariens, avant d'être repris en France par Jospin puis les chroniqueurs à la mode.

A défaut d'analyses complexes qui forceraient à regarder les politiques menées depuis quarante ans de façon critique, la réponse proposée par la presque totalité de la classe politique en panique est digne d'un enfant de cinq ans. Entre bons et mauvais, on se fait la guerre. Bien que l'organisation sociale présente des béances inédites entre classes sociales, malgré les 7 millions de Français sous le seuil de pauvreté (dont 3 millions d'enfants), on se plait à croire que ce conflit dont la geste est rendue lisible pour tous, va permettre au passage de faire taire les dissensions dont les écarts de richesse (économique, culturelle, symbolique) sont la cause.

Riches et pauvres main dans la main chanteront l'hymne national remis au goût du jour sous le drapeau tricolore. C'est oublier l'histoire récente. Nous ne sommes pas en 1945, encore moins en 1789. Le drapeau de 2015 est, dans certaines mémoires, encore fraîchement souillé du sang des Indochinois, des Algériens et des habitants d'une partie de l'Afrique sous influence française. Voilà trente ans que, par tous les moyens disponibles, on explique à des Français qu'ils ne sont pas français, ou pas autant que les autres. La volonté de pouvoir retirer la nationalité à celles et ceux qui en possèdent deux montre bien que le passeport français est un dû pour certains, par la naissance, mais un label qu'il faut mériter pour les autres moins bien nés.

Voir des gamins de banlieues se sentir obligés de porter un drapeau français pour bien afficher leur antipathie pour les terroristes est à pleurer. Ils ont parfaitement compris et intégré que, de par leur origine et leur couleur de peau, on pourrait, une fois de plus s'y tromper. Eux pour qui tout avenir est obéré par un système économique et social made in France, d'une violence inouïe. Mais qui n'empêche personne de dormir dans les beaux quartiers où l'on chante la "Marseillaise" avant un bon gueuleton. Comme si cette course en avant, sourde et aveugle, ne nous préparait à des catastrophes plus terribles encore. Car c'est souvent le sentiment d'humiliation qui mène à la violence et à la haine. Car les causes des soucis, une fois dissimulées sous le tapis, refont toujours surface en plus grande quantité. Le terrorisme sert aujourd'hui de balai social, mais pour combien de temps?

La construction européenne avait au moins ceci de bon qu'elle permettait un lent effacement des frontières. L'explosion du nombre de couples mixtes européens, les échanges culturels et économiques, les voyages Erasmus, tout concordait à nous laisser espérer une disparition des nationalismes, des patriotismes dont l'expression n'était plus réservée qu'à l'usage obsolète qu'en faisait l'extrême droite. La plupart des Européens seraient un jour Ritals, Boches et Rosbeefs à la fois. On avançait à tout petits pas vers la fraternité universelle sur le continent. On pouvait du moins en rêver. Mais le tremblement de terre auquel nous nous attendions depuis vingt ans dans les quartiers populaires est venu balayer tout cela. On se fait croire que l'on récupère un drapeau et un hymne que l'extrême droite aurait pris en otage alors que ce sont les idées de l'extrême droite qui sont en train de faire tache d'huile et dont ces symboles ne sont qu'une expression. On se plait à nouveau à se dire "patriote". On redevient ce que Brassens appelait ces imbéciles heureux qui sont nés quelque part. Et on en est fiers. On se laisse croire que les valeurs de la République, la Liberté, l'Égalité et la Fraternité sont celles du patriotisme. Alors qu'elles en sont l'exact opposé.

En attendant, nous sortons nos drapeaux, nous chantons la Marseillaise et nous buvons un coup de Beaujolais. Ça ira mieux demain...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.