Le voile, la ministre et les "nègres": un problème si mal posé

La ministre des Droits des femmes est au cœur d’une polémique suite à sa prise de position contre des marques de luxe qui vendent des foulards musulmans. Sans prendre position sur le fond, ce que je m’interdis en tant qu’homme, il me semble important de relever quelques points de méthode au sujet de cette question qui divise. Pour tenter de rassembler ce qui est épars.

 

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La question du foulard musulman est principalement au croisement de trois questionnements : les droits des femmes, la liberté de conscience, la laïcité.

1. les droits des femmes

Que le foulard des Musulmanes participe des symboles d’oppression des femmes n’est évidemment pas faux. Il s'inscrit dans le système patriarcal vieux de 200 000 ans qui adresse une double injonction à celles-ci : se dévêtir et se cacher. En se mettant à nu, la figure de la femme est réduite, dans une jeunesse et une désirabilité obligatoire, à un objet du pouvoir masculin. On peut ranger dans cette catégorie tous les éléments culturels qui invitent les femmes à se résumer à un corps sexuellement disponible : presse féminine, publicité, strings pour petites filles, injonctions à l'anorexie des adolescentes, pantalon interdit pour les hôtesses de l’air, etc. L’autre injonction consiste à exiger des femmes qu’elles se couvrent. Du voile musulman ou catholique (relire les épitres de St-Paul à ce sujet) à la perruque ou au couvre-chef de certaines femmes juives pratiquantes. Cet objet vestimentaire peut prendre un aspect symbolique (un bout de tissu qui laisse voir les cheveux) ou littéral en cachant totalement la femme qui le porte (dans des cas extrêmes de l’Islam ou du Judaïsme).

On pourrait penser que ces deux règles (se déshabiller et se couvrir) sont en contradiction mais il n’en est rien. La nudité de la femme est l’expression de sa réduction à un corps possédé par l’homme mais celui-ci veut jalousement le conserver pour lui-même et donc exige qu’il soit caché aux autres hommes. Selon notre culture, nous considèreront l’une des deux tendances comme plus violente que l’autre, ignorant qu’il ne s’agit que d’un seul et même phénomène appliqué avec plus ou moins de violence.

Tout cela fait donc système et il est illusoire de ne s’attaquer qu’à un bout de celui-ci sans le remettre intégralement en question. Or, selon la place que l’on occupe dans l’organisation sociale (notre sexe, notre classe, notre culture…) nous avons tendance à dénoncer certaines représentations du patriarcat, tout en refusant d’autres remises en question qui nous semblent moins nécessaires. Du coup, il est très commode, surtout pour les hommes, de penser que le problème se situe ailleurs : chez l’étranger, le pauvre, le Musulman, pour se rassurer sur sa propre situation qu’il ou elle considère comme plus juste. Que l’extrême droite s’empare des droits des femmes (qu’elle a toujours combattus) pour mieux stigmatiser les étrangers est parfaitement logique.

Le lapsus raciste (l’emploi du mot « nègre ») de la ministre des Droits des femmes tombe plus que mal dans ce débat.

2 la liberté de conscience

Comme dans toutes les expressions de la hiérarchie homme femme, le principe de la double injonction vestimentaire est récursive. Comme la poule et l’œuf, le système se réplique en permanence, une attitude (se dévêtir ou se couvrir) étant une obéissance à une norme mais aussi le vecteur de celle-ci. D’une part, les hommes inviteront les femmes à se soumettre à la règle (« je te trouve plus belle en jupe », « je t’interdis de sortir ainsi », « c’est mieux que tu portes le voile ») et l’on sait que la violence conjugale par exemple, commence souvent par le contrôle de l’habitude vestimentaire de la femme jugée trop aguichante par son conjoint (sans besoin de religion). D’autre part, les femmes intègrent cette norme comme chacun d’entre nous se soumet à une longue liste de règles sociales, au point de les défendre même quand elles nous nuisent.

Comme l’écrit Etienne Balibar[1], « il n’y a pas de signe incontestable qui permette de séparer les cas dans lesquels la résistance est tout simplement vaincue par le déséquilibre  des forces, de ceux dans lesquels on doit parler d’assentiment à la domination, de conditionnement par la violence symbolique ou de servitude volontaire. »

Paradoxalement, les privilèges masculins ne se répliquent pas uniquement par l’attitude des hommes mais par l’ensemble du système social. C’est ce que l’on appelle un système complexe. Dire que les femmes (et les hommes par ailleurs) sont enfermées dans un mécanisme où elles sont parfois dans une forme de « soumission volontaire » est juste. Mais il est mensonger de réduire ce phénomène aux seules Musulmanes.

Cette complexité nous amène donc à observer, en même temps et en un même lieu, des femmes qui désirent librement porter un foulard ou se faire refaire les seins et d'autres femmes forcées plus ou moins violemment de le faire par leur entourage (chantage, violence). On voit mal quelle légitimité permettrait à un appareil d’Etat d’interdire aux femmes de porter les symboles de leur oppression (voile, Wonderbra, seins modifiés chirurgicalement, très hauts talons, lifting et toutes les normes de « beauté féminine »). Même si l’on en partagerait la logique en termes de rapport femme homme, une telle imposition par la force nécessiterait un état totalitaire dont on imagine aisément les autres conséquences.

D’autre part, on voit aussi le besoin de protéger les femmes dont le libre-arbitre est limité ou obéré par la violence masculine. Celles qui refusent de porter un foulard (ou une perruque) méritent qu’on leur prête une plus grande attention.

Il faudrait aussi se méfier de l’idée que le port du foulard islamique soit en augmentation. Une enquête[2]montre qu’en France, parmi la population originaire d’une famille musulmane, 40% se disent « croyants et pratiquants » (34% « croyants non pratiquants » et 26% « sans religion ou seulement d’origine musulmane »).

Parmi les 4O% de « croyantes et pratiquantes » seul un quart des femmes portent le voile (10% de l’ensemble donc) mais, contrairement à la rumeur, il est de moins en moins porté puisque ce sont les femmes plus âgées qui sont le plus voilées : 30% des croyantes pratiquantes de 50 ans et plus, et seulement chez 8% des femmes de moins de 35 ans dans la même catégorie. C’est donc l’augmentation naturelle de la population de génération en génération qui produit l’observation que le foulard est en progrès : il l’est en valeur absolue (nombre de femmes qui le portent) mais il régresse nettement en proportion.

Ce que ces chiffres indiquent c’est que, même si certaines jeunes femmes se mettent à porter un voile que leur mère ne portait plus, dans l’ensemble, une majorité de femmes décident donc de ne pas le porter ou d’abandonner le voile que portait leur mère. La difficulté est que ne sont visibles que celles qui le portent. L’idée que l’Islam grignoterait en visibilité dans l’espace public est donc non seulement fausse mais, comme on le verra, ne regarde pas l’Etat dans l’état actuel de nos législations.

Le discours d’extrême droite en revanche s’en régale.

3 la laïcité

Dans les faits, la France opère de nombreux accommodements avec le principe de laïcité, notamment pour le monde catholique qui possède encore de nombreux leviers de pouvoir. L’enseignement confessionnel essentiellement catholique est toujours subventionné par l’Etat, deux départements fonctionnent selon la règle du Concordat, les symboles chrétiens sont omniprésents en dehors des lieux de culte, y compris sur certains bâtiments publics[3], etc.

On remarquera que le seul groupement religieux capable de faire reculer le gouvernement dans ses choix politiques est celui qui se rassemble derrière la très catholique « Manif pour tous » opposée au mariage des homosexuels. C’est cette mouvance qui avait réussi à faire retirer le très utile projet des "ABCD de l’égalité" (de la précédente ministre des Droits des femmes, Najat Wallaud Belkacem) destinés à réduire les réflexes sexistes des enfants (et des formateurs) dès la maternelle. Et ce sont justement les représentants de cette tendance dure du catholicisme qui s’étaient dits « rassurés » après avoir été reçus par l’actuelle ministre des Droits des femmes  (à l’époque secrétaire d’Etat) à propos de la PMA pour couples de femmes à laquelle ils s’opposent pour des motifs religieux. Aucun « printemps républicain » ne s’était insurgé contre cette atteinte au principe laïc.

Il faut rappeler que la laïcité n’implique pas la neutralité de l’espace public. Dans la rue, chacun exprime, par ses vêtements et ses paroles, sa liberté de pensée religieuse ou politique, tant qu’il respecte la loi (en n’invitant pas à la haine, par exemple). Chacun peut porter publiquement une kippa, un foulard, une croix ou un t-shirt anarchiste. La place publique n’est pas un espace athée ou apolitique. Le principe de la laïcité n’a jamais interdit les processions catholiques de rue. Il n’empêche l’installation de crèches ou de ménorah que dans les mairies, non dans les vitrines des commerçants qui désirent les y présenter. En revanche, lorsque la maire d'Aix-en-Provence par exemple, exhibe une grande croix lors de chacune de ses apparitions publiques, il y a bien atteinte à la laïcité (mais qui ne dérange personne).

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En toute logique, un membre de l’exécutif n’a donc pas de raison de s’ingérer dans les pratiques religieuses qui respectent la loi et la neutralité de l’Etat, même quand elles déplaisent. On voit bien quelle est la logique de dénonciation d’un symbole de domination masculine, mais on ne peut que remarquer qu’il s’agit, en même temps, d’une atteinte à la laïcité si un seul symbole issu d’une seule religion est pointé du doigt.

Plus grave encore, la logique de l’espace public neutre (ou plutôt qui correspondrait à une norme considérée comme neutre par défaut) s’inscrit dans une opposition qui se nourrit d’elle-même entre communautarisme et nationalisme fondé sur une ethnicité fantasmée, fétichisée et territorialisée qui fonde un « nous » et un « eux », un intérieur et un extérieur. 

En conclusion

Une fois de plus, on voit combien que cette question, comme beaucoup d’autres, peut être abordée de façon complexe et fraternelle, de façon à trouver des pistes de solutions qui tendent à pacifier le débat public. Elle peut aussi l’être de manière clivante, jetant la discorde et montant des groupes sociaux les uns contre les autres, à un moment où le pouvoir exécutif a justement besoin de détourner l'attention. On a d'ailleurs peu entendu la ministre à propos des conséquences désastreuses pour les femmes de la fameuse "loi travail". 

Tout cela peut mal tourner.


[1] Etienne Balibar, « Violence, civilité, révolution », la dispute, 2015.

[2] IFOP, l’Islam en France, juillet 2011

[3] Le Panthéon par exemple où la croix qui domine a été retirée et replacée à deux reprises.

 

 

 

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