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Billet de blog 3 déc. 2022

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Racisme et folklore : un cas d'école en Belgique. Comment blesser à peu de frais

Dans le sud de la Belgique, à Ath, on exhibe chaque année un « sauvage », personnage folklorique issu d'un XIXe siècle colonial et raciste que l'on penserait disparu. La Ducasse a été retirée de la liste du Patrimoine immatériel de l'Unesco à la stupeur de la majorité des habitants qui ne comprennent pas le problème. Ou feignent de ne pas le comprendre.

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C'est tout à fait par hasard que j'ai récemment découvert qu'à une dizaine de kilomètres de là où j'ai grandi, se déroulait chaque année un rituel populaire d'un racisme tout droit sorti du XIXe siècle.

Ainsi, chaque année, dans la petite ville de Ath en Belgique, célèbre pour ses géants, un personnage de "sauvage" est exhibé dans les rues. Il s'agit d'un habitant blanc maquillé de noir, portant un grand chapeau à plumes, un anneau dans le nez, ainsi qu'une sorte de gourdin qui évoque, sans laisser le moindre doute, l'image raciste traditionnelle de l'homme africain version époque proto-coloniale.

Outre qu'il est surnommé "le sauvage", le personnage est tenu en chaîne par deux adolescents déguisés en marins et, jusqu'il y a peu, il crachait sur la foule pour mieux faire voir sa bestialité.

Illustration 1

Contre toute attente, la "Ducasse de Ath" durant laquelle se déroule ce défilé avait été inscrite de 2008 à 2022 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l'Unesco sans que personne ne relève la présence insupportable de cette figure. Mais la Ducasse  a finalement été retirée de la liste en 2022 suite à différentes protestations, notamment d'étrangers venant participer au cortège.

La première apparition du personnage remonte à 1873, c'est à dire exactement à l'époque où Léopold II, roi des Belges, faisait massacrer à distance plusieurs millions d'habitants du Congo dont il était propriétaire à titre personnel afin d'organiser une colonie pourvoyeuse d'ivoire, de caoutchouc et jusqu'à nos jours de minerais dans les conditions que l'on sait. On est alors dans l'ambiance des zoos humains et de toute l'imagerie raciste et coloniale qui justifieront les brutalités parmi les pires de notre histoire récente.

Quand on cherche l'histoire de ce folklore, on découvre qu'au départ, le personnage mangeait de la viande crue et était surnommé "le dégoutant" ou "l'abominable". Aucun doute ne peut donc s'insinuer sur le sens de la représentation. Il s'agit d'une tradition archaïque, raciste (on dirait aujourd'hui suprématiste) faisant voir un esclave africain, monstrueux, à peine humain, et enchaîné. Des justifications locales évoquent la représentation d'un habitant des Caraïbes, ce qui ne change rien à l'affaire.

Suite à la disparition de la Ducasse sur la liste de l'UNESCO, la mairie et différentes associations culturelles ont organisé un sondage pour tester les sentiments des habitants à propos de ce problème. L'idée même d'organiser une telle enquête choque tant l'image véhiculée paraît insupportable.

Mais ce sont surtout les réponses des 1304 répondants qui jettent l'effroi. "Pour une large majorité des répondants, entre 80 et 90%, le Sauvage n'est pas un personnage qui les choque". La moitié des personnes sondées ne comprennent pas que la chose puisse déranger quand l'autre moitié comprend que l'on puisse être choqué, mais sans qu'elles ne le soient généralement elles-mêmes. Finalement, 61% affirment qu'il n'y a rien à modifier. Des verbatims confirment ce "circulez il n'y a rien à voir" à coups de "c'est notre folklore, c'est notre histoire", "il n'y a rien de raciste là-dedans" atteignant parfois une mauvaise foi la plus crasse dans le ton : "doit-on s'attendre un jour à interdire la diffusion de tous les reliquats historiques romancés ou non ainsi qu'à une éventuelle fermeture des portes d'Auschwitz ?"

Point Godwin compris.

La seule question qui finalement ne semble se poser pour personne localement est la seule qui mériterait de l'être : cette tradition folklorique peut-elle blesser, heurter, faire mal ? Et que pèse cette douleur face nos habitudes festives qui pourraient très bien changer de forme en nous procurant le même plaisir.

A moins que le plaisir ne vienne justement de la souffrance de l'autre. Et d'une supériorité réaffirmée.

Illustration 2

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