Charlie Hebdo : refusons la guerre civile...

Il y a quelques jours, je publiais ici un texte à propos du clip d'un rappeur français qui s'en prenait à la laïcité. Ce texte m'a valu certains reproches entretenant la confusion entre défense de la laïcité et racisme. Il faut dire que les cartes ont été brouillées. Charlie Hebdo en est aujourd'hui la victime directe.

Il y a quelques jours, je publiais ici un texte à propos du clip d'un rappeur français qui s'en prenait à la laïcité. Ce texte m'a valu certains reproches entretenant la confusion entre défense de la laïcité et racisme. Il faut dire que les cartes ont été brouillées. Charlie Hebdo en est aujourd'hui la victime directe.

Il est trop tôt pour dénoncer la mouvance responsable d'un tel acte (extrême-droite ou islamisme) et ceux qui s'y adonnent prennent un grand risque. On peut être extrémiste de droite et créer "on a vengé le prophète" dans un but évident.

Mais ce que je disais il y a trois jours prend aujourd'hui un tour terrible. Je parlais de l'opposition dans laquelle nous sommes plongés entre les nouveaux nazis et des populations ostracisés par le racisme et désespérées socialement. Je suis aujourd'hui effondré. Mon ami Gérard Biard est à l'étranger et vivant.. Mais les autres...

Mon impuissance et ma tristesse m'invite à partager ceci.

Depuis des années, nous sommes nombreux et nombreuses à nous demander comment font les jeunes dits "des banlieues" pour se tenir si tranquilles malgré la violence qui leur est faite. Racisme institutionnalisé, ghettoïsation de la pauvreté, violences policières (dont les contrôles au faciès). Deux méthodes ont jusqu'à aujourd'hui suffi à contenir cette jeunesse dans une tranquilité surprenante: la honte et la prison.

La honte de ne pas coller au modèle, celle de ne pas pouvoir consommer selon les injonctions à la mode, celle d'appartenir à une classe sociale ou de porter une couleur de peau qui fait peur. Cette honte a souvent dégénéré en une haine de soi conduisant toujours aux mêmes conséquences: drogue, alcoolisme, violence contre les siens.

D'autre part, la prison, en jetant "l'effroi sur les quartiers" (Foucault) a réussi à faire plier des populations qui n'en peuvent plus de tant d'injustices.

En 2005, lorsque les "émeutes" ont surgi dans certains quartiers pauvres de France, nous avons été nombreux-ses à prédire qu'il ne s'agissait que d'une répétition générale. Car non seulement les habitants révoltés ont eu la main légère en ne brûlant que quelques poubelles, voitures et commerces. Mais surtout, ils n'ont été entendu par personne. On envoya quelques émeutiers en prison pour l'exemple et on refusa toute lecture politique à leur révolte.

J'avais moi-même, durant l'ère Jospin, mesuré la gravité de la situation dans différents quartiers populaires d'Amiens-nord, de Marseille-nord ou de Lyon-nord-est. Pour un film (la Raison du plus fort), j'y avais passé beaucoup de temps à la rencontre de jeunes désespérés, terrorisés et bien éloignés de l'image qu'en donnait la télévision. J'observai leur quotidien sans travail, ni espoir d'en obtenir, la débrouille pour survivre, la culpabilisation permanente. Et pourtant, passer un peu de temps avec eux ne pouvait que me pousser à mesurer le gâchis d'une jeunesse intelligente, vivante, imaginative, brillante mais cadenassée dans un destin social. Au tribunal de Lyon, je rencontrai des dizaines de jeunes passés à la moulinette de la comparution immédiate. Tous étaient issus des mêmes "galères". Tous cherchaient une voie pour vivre un peu mieux. Ou juste moins mal.

Nombreux étions-nous à prédire une révolte non politique des miséreux. Une violence aveugle et irrationnelle. Car on ne peut attendre des gens placés dans le désespoir autre chose qu'une attitude de désespérés. Je me souviens de magistrats conservateurs n'ayant jamais mis un pied dans un quartier populaire, humiliant des jeunes désoeuvrés en se demandant où tout cela pouvait nous conduire. Depuis, on s'est beaucoup étonné de voir des jeunes français partir en Syrie pour mener une guerre qui n'est pas la leur en hurlant leur haine de la France...

Mais entre temps, cette situation a permis l'émergence d'un autre phénomène. Le racisme de moins en moins acceptable socialement s'est masqué derrière la défense légitime de la laïcité. La haine des Noirs et des Arabes s'est grimée en "défense" contre les Musulmans, d'abord intégristes, puis tous les Musulmans considérés comme une cinquième colonne.

La question du voile a transformé en une semaine des milliers d'hommes en combattants pour les droits des femmes alors qu'on ne les a jamais entendus sur cette question ni avant ni après. Des laïcs sincères ont oublié la complexité de la situation. On a négligé le fait que lorsque l'on parlait de Musulmans et de Musulmanes, il s'agissait essentiellement de personnes issues des couches les plus pauvres et les plus dénigrées de la société. La lutte légitime ne s'organisait pas contre un clergé puissant, contre un pouvoir d'en haut mais face à des pratiques d'en bas. Du coup, au lieu faire de la pédagogie, les grands médias ont préféré, parce que c'était plus rentable, agiter les plus extrémistes des deux camps. 

En plus des violences sociales, économiques, racistes, policières, les Musulman-e-s des quartiers populaires devraient aussi accepter d'un coup une laïcité qui ne s'adressait plus qu'à elles et à eux. Car la chrétienté a, cependant, conservé toutes ses prérogatives dans les médias publics, les visites de ministres au Vatican, ses écoles, ses symboles et références en tout genre. Le discours a été reçu cinq sur cinq: il y aurait la religion tolérée et la religion intolérable. Une image du récent clip de Medine montre à ce propos une none catholique très voilée tenant un panneau "no burqa"...

Aujourd'hui, des polémistes racistes popularisés par les grands médias (de service public) proposent la "déportation" les populations immigrées qu'ils considèrent comme "de remplacement". 

Nous allons donc nous retrouver entre, d'une part les "nouveaux nazis" (le terme s'applique ici parfaitement) et les exclus devenus fous (de dieu). Nous n'aurons pas à choisir un des deux camps. Seulement à subir deux folies qui s'affronteront parce que nous aurons été indifférents ou cyniques.

Charlie Hebdo, hebdomadaire satirique et jouant donc sur un mauvais goût irrésistible et assumé, s'en est toujours pris à toutes les religions. Il s'en est inlassablement pris à l'extrême-droite. Le journal a parfois été accusé de racisme par des personnes qui ont fait une lecture malhonnête et très sélective de ses pages, oubliant les dessins et articles qui s'en prenaient à la chrétienté et au judaïsme. Les personnes et les organisations qui, hier soir encore, crachaient sur Charlie Hebdo, font aujourd'hui des communiqués hypocrites pour affirmer leur tristesse. Le journal a toujours joué avec la notion de blasphème, ce qui est parfaitement sain dans une démocratie laïque. Il en paie le prix aujourd'hui en étant pris dans une folie barbare, qu'elle soit commise par des nouveaux-nazis ou par des islamistes.

J'écrivais ici il y a trois jours que si nous voulons éviter une pareille catastrophe, il nous reste à nous les blancs, laïcs mais aussi révoltés par le racisme et les injustices sociales, à faire savoir que nous sommes là et que nous ne cèderons pas à cette folie qui nous emporte. J'écrivais qu'il nous faut résister et dire que nous n'avons pas peur de l'autre. Car nous lui ressemblons.

Il nous reste à le faire... Je pense aujourd'hui à nos amis de Charlie Hebdo et à leurs familles. Je pense aussi aux Musulmans de France, aux Arabes de France, aux Noirs de France, qui luttent quotidiennement pour vivre dignement dans une société qui les méprise et sans pour autant tomber dans la violence. Ces femmes et ces hommes paieront aussi le prix de cette barbarie s'ils s'avère que l'attentat a été commis par des fous de dieu. Cela sera une injustice de plus...

Pour lire la suite: ici.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.