Football: une invisible manipulation des esprits

Après quinze jours d’une cure de coupe d’Europe de Football, il suffit d’écouter des enfants de moins de dix ans pour mesurer l’impact politique désastreux d’un tel événement.

Sur BFM, après la défaite de la France, on pouvait entendre dire que ce n’était jamais gagné « tant qu’on ne l’a pas mis au fond », « comme avec les gonzesses ». Sans doute nourri par une culture de l’argent roi, le football professionnel semble attirer ce que l’on fait de pire en matière d’avilissement et de violence.

Ce sont sans aucun doute les enfants qui en sont le meilleur révélateur. Outre les réflexes consuméristes exacerbés lors de telles compétitions (jusqu’aux boîtes de céréales industrielles bourrées de sucre, les franchises envahissent tout l’espace visuel des enfants et les transforment eux-mêmes en espaces publicitaires), des valeurs politiques particulières sont véhiculées dans une totale invisibilité et sans que personne n’y trouve malice.

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Avant qu’il ne puisse situer son pays sur la carte, l’enfant apprend qu’il faut soutenir ceux de son groupe national contre ceux qui n’en font pas partie. Il intègre ce sentiment d’appartenance par un hymne qu’il hurle à tue tête et un drapeau imprimé jusqu’à sur ses sous-vêtements. La binarité d’une opposition frontale entre deux équipes « modèle », selon l’expression de la psychologie sociale, une vision du monde où le « nous » lutte contre « les autres ». Or le contenu de ce « nous » est réduit à une appartenance nationale dont l’enfant ne peut saisir le contenu. Il ne reste plus qu’à le lui fournir. Sans même évoquer les « Marseillaises » chantées de plus en plus souvent dès l’école primaire, la vision ethno-centrée de l’histoire, de la géographie et de la littérature (la littérature francophone est réduite à la littérature française) que lui prodiguera l’éducation nationale complètera ce « modelage » tout aussi invisible et que des idéologues n’auront plus qu’à instrumentaliser.

A l’âge de voter pour la première fois, le tout jeune adulte convaincu d’appartenir à un « peuple » symbolisé par des images vécues comme consensuelles et habitué à percevoir les autres « peuples » comme des adversaires, sera préparé à adhérer aux discours politiques les plus réactionnaires. Le repli nationaliste, la défense des « intérêts nationaux » (même quand ils vont à rebours de ses intérêts de classe) voire la lutte contre l’immigration appartiendront à un vocabulaire idéologique auquel il aura été savamment préparé. Toute césure entre le sport et la politique est d’ailleurs rendue impossible, le président et le premier ministre faisant systématiquement partie de l’espace visuel de l’équipe sportive et leurs discours intégrant les victoires des athlètes à des métaphores économiques et politiques (voire à leur propre réussite).

Une coupe du monde remportée devient un Valmy contemporain que l’on célèbre tel un événement historique moteur de l’unité nationale.

Dans les états où le sentiment national est entretenu dès l’enfance, un appel à la guerre contre ceux que l’on désigne comme les ennemis de la nation se fait d’autant plus facilement entendre. A toute époque, la guerre a toujours été justifiée par le sentiment d’appartenir au « camp » du bien (souvent soutenu par dieu) contre celui du mal, de l’envahisseur, du méchant, du barbare. Et ce raisonnement ne peut s’articuler qu’après avoir nourri l’esprit de l’idée d’un « camp » auquel il appartient.

Or le « camp » national écrase toutes les autres oppositions (de classe, de sexe, de projets politiques…) et les réduit à des disputes secondaires. Alors que des travailleurs sont montés les uns contre les autres (le plus souvent fonctionnaires contre ceux du privé, grévistes contre non grévistes), le sentiment national les unifie au point que chacun se sente directement menacé lorsque « son » drapeau est insulté.

Plus personne n’est un « agent social », chacun devient un « consommateur » membre d’une « famille nationale ». L’idéal des sociétés transnationales ne payant l’impôt que là où ne le paie presque pas et jouant du dumping social est ainsi distillé sous couvert d’un divertissement familial, lors des coupes de football transformées en espaces publicitaires.

Mais il ne faut surtout pas briser l'esprit de la fête...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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