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Billet de blog 14 janv. 2021

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Agressions sexuelles de mineurs: le tabou n’est pas celui qu'on croit

Bien que l’on mesure que 6% des enfants subissent des agressions sexuelles ou des viols essentiellement dans le cadre familial, chaque affaire reste traitée comme un fait divers et le silence décrit comme celui d’une famille en particulier. Pourquoi la justice reste-t-elle à ce point impassible quand elle classe 70% des plaintes de ce type?

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Lorsque l’on étudie le phénomène des violences sexuelles sur mineurs, on découvre deux tendances idéologiques qui se font concurrence pour un même résultat : la légitimation et le déni. Le système judiciaire en est la preuve au quotidien.

Dès que la loi s’est intéressée à ces crimes et délits (en France dans la première moitié du XIXe siècle) des auteurs, souvent des médecins, ont théorisé l’idée que les dénonciations de viols par des enfants étaient des inventions que leur mère leur avait soufflées. Soit pour écarter un mari gênant dans le cadre de l’inceste, soit pour se venger d’un notable, ou d’un voisin. Pour donner une apparence scientifique à cette tentative de museler les victimes, on parlait de « mythomanie » ou d’ « accusation hétéro-génitale ».

Dans les années 1980, des auteurs américains qui avaient souvent vanté les mérites des relations sexuelles avec les enfants dix ans plus tôt, remettaient ces idées au goût du jour. La version la plus connue est le « syndrome d’aliénation parentale » ou SAP de Richard Gardner, traduction littérale des théories du siècle précédent. La particularité de celle-ci est qu’elle obtint un tel succès qu’elle fut enseignée à l’école de la magistrature en France par exemple. Le concept a été validé par la cour de Cassation en 2013. La conséquence est évidemment le silence imposé aux petites victimes puisque ces théories jamais reconnues par aucune instance scientifique au monde, affirment que les enfants qui dénoncent mentent dans la majorité des cas.

A côté de ces théories du déni, une autre tendance s’est donc affirmée, qui consiste à estimer que les relations sexuelles avec mineurs ne sont pas des agressions puisque les enfants seraient demandeurs. Il s’agirait d’amour. La grande époque de cette pensée va de la fin des années 1960 au mitan des années 1980. On connait aujourd’hui les pétitions pro-pédophiles signées par des intellectuels, l’affaire Matzneff, entre autres. Aujourd’hui encore, on peut entendre, dans l’affaire Duhamel, un intellectuel se demander publiquement si l’enfant victime n’était pas consentant.

Actuellement, les deux hypothèses, le déni et la légitimation, coexistent. Le premier est quotidiennement défendu devant la justice. Malgré toutes les études démontrant que ces cas sont rarissimes, on plaide que c’est la mère de l’enfant victime qui le pousse à mentir et à inventer des agressions qui n’existent pas. En France, des milliers d’enfants sont actuellement pris dans cet étau, parfois séparés de leur mère et confiés à la garde d’un père qu’ils désignent comme leur agresseur pendant que des centaines d’articles invoquent les théories anti-victimaires comme des réalités démontrées.

La légitimation quant à elle a pris un nouveau chemin, particulièrement en France où il est toujours possible de poser en justice l’hypothèse qu’un enfant victime était peut-être consentant. Le crime de « viol sur mineur » est métamorphosé en « atteinte sexuelle » beaucoup moins punie et jugée au tribunal correctionnel. Même si la victime a 13 ans et que les agresseurs sont deux dizaines de pompiers. Le consentement de l’enfant peut être invoqué dès qu’il a cinq ans d’après une décision[1] de la Cour de cassation. Un tribunal de Saint-Malo l’a reconnu pour un enfant de quatre ans.

Pourquoi la mesure d’un tel phénomène n’entraine t-elle pas une réaction de la justice ?

Si, ni dans le monde politique, ni dans l'espace médiatique, jamais une réponse systémique n’est envisagée à ce phénomène de masse dont les conséquences psychiatriques et somatiques ne sont plus à démontrer, c’est qu’elle se heurte à trois obstacles majeurs : le coût économique, le coût culturel et le coût psychologique.

Le coût économique est celui auquel il faudrait concéder pour venir à bout du problème. Actuellement, six pour cent des enfants correspondent à 720.000 victimes estimées parmi les mineurs actuellement scolarisés en France. La prescription des faits tombant après vingt-ans jusqu’à la récente modification de la loi, on peut donc estimer à plus d’un million le nombre de victimes qui seraient actuellement ou à très court terme en droit de demander des comptes à leur agresseur devant la justice. Le système judiciaire dans une misère absolue ne pourrait pas en encaisser dix pour cent. Voilà pourquoi 70% des plaintes sont classées et comment les théories alambiquées de type « syndrome d’aliénation parentale » ont toujours autant de succès. Elles permettent de se débarrasser de problèmes qui demanderaient des moyens pour être traités. Et donc l’enfant ment et sa mère est l’instigatrice de ses mensonges. Tant que la justice ne sera pas radicalement mieux dotée, y compris en termes de formation des magistrats, le coût économique sera un frein important pour toute mesure en faveur des enfants victimes.

Le coût culturel consiste à admettre que l’endroit où l’enfant est le plus en danger en termes d’agression sexuelle ou de viol est sa propre famille et l’entourage proche de celle-ci. Or la famille est toujours considérée comme le lieu de sécurité, de réconfort, brique minimale de la construction d’une société. Remettre en question un système d’autorité archaïque où l’homme a autorité mais surtout la propriété du corps des femmes et des enfants (le viol conjugal par exemple n’est inscrit dans la loi française que depuis 1990) nécessite une révolution copernicienne de la pensée sur la famille. Lorsque l’on observe les réactions violentes qui se sont manifestées lorsqu’il s’agissait simplement de permettre à des homosexuels de se marier, on mesure à quel point cette évolution entraine un coût culturellement douloureux pour une partie du corps social.

Enfin, le coût psychologique d’une prise en compte du phénomène s’imagine aisément si l’on pense que, statistiquement, parmi nos proches (père, frères, fils, amis, collègues…) il est possible qu’il existe un homme (98% des agresseurs sont des hommes) susceptible de passer à l’acte. On estime qu’un pour cent des hommes ont une attirance sexuelle pour le corps des enfants. Si l’on y ajoute les agresseurs incestueux qui n’ont pas cette « attirance », on peut considère qu’un homme sur quarante peut commettre, ou commet, des délits ou crimes sexuels en direction des enfants. Vivre avec cette réalité à l’esprit est extrêmement coûteux et on vit mieux en ne le sachant pas.

Le terme qui résume le mieux cette réalité sociale à laquelle nous devrons un jour collectivement faire face est « enfant ». Du latin infans, il signifie littéralement « celui qui ne parle pas ». C’est encore ce que l’on attend de lui.

Dernier livre : "La loi des Pères" ("Enquête sur l'aveuglement de la justice face à l'inceste et la pédophilie ") Editions du rocher. 

[1] Crim. 7 déc. 2005, n° 05-81.316 : « l'état de contrainte ou de surprise résulte du très jeune âge des enfants [moins de 5 ans] qui les rendait incapables de réaliser la nature et la gravité des actes qui leur étaient imposés

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