patricJEAN
Auteur réalisateur (la Domination masculine, La Raison du plus fort). Dernier livre (ed du Rocher) "La loi des pères" www.patricjean.net
Abonné·e de Mediapart

54 Billets

0 Édition

Billet de blog 14 mars 2016

Hommes et féministes: une mode contre-productive?

Une mode est récemment apparue dans la presse française et internationale à propos des hommes qui se disent "féministes" et dont on présente l'engagement comme "essentiel" pour les droits des femmes. Il est temps de se demander si cette nouvelle habitude qui se veut bienveillante n'est pas finalement contre-productive.

patricJEAN
Auteur réalisateur (la Domination masculine, La Raison du plus fort). Dernier livre (ed du Rocher) "La loi des pères" www.patricjean.net
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Article publié précédemment dans le Huffington Post

Pas une semaine sans qu'un article, une campagne ne nous vante les mérites des hommes "les vrais", les gentils, ceux qui brillent dans le bon camp et affichent un "féminisme" évident. Cette pratique part de l'idée que l'égalité est "l'affaire de tous" (et même plus de toutes) et que les hommes doivent y jouer un rôle central. La volonté de considérer l'égalité comme une valeur universelle fait oublier que l'individu n'est pas un universel, il appartient à un groupe social.

Comment pourrais-je croire que je mène le même combat qu'une femme?

En tant qu'homme, je ne peux qu'observer que, même en dénonçant les inégalités, je reste membre d'une classe dominante qui me confère des privilèges que je ne peux pas toujours remettre en question individuellement. J'ignore en quoi consiste l'expérience du monde en tant que femme. La peur du viol ou du harcèlement sexuel par exemple, le sentiment face aux regards salaces, les sous-entendus qui me ramènent à une position infériorisée, le "sexisme bienveillant", mon expérience intime en est vierge et je ne peux comprendre ces concepts que de façon abstraite. Ma connaissance de l'inégalité entre les sexes est donc celle d'un dominant, saupoudrée de connaissances théoriques. Comment pourrais-je croire que je mène le même combat qu'une femme qui vit cela au quotidien? D'autant que rien ne prouve que je ne profite pas impunément de tous les privilèges masculins. Un homme peut être très égalitaire au travail et le pire des machos dans sa vie intime, condamner le harcèlement sexuel et consommer massivement de la pornographie.

On voit d'ailleurs très souvent des hommes "féministes" s'attacher à combattre les attitudes masculines qui ne les concernent pas. Je sais parfaitement qu'il m'est très facile d'être contre la prostitution puisqu'elle ne m'a jamais tenté. Etre opposé à la violence physique, au viol, au foulard islamique, à l'excision? Quoi de plus facile pour l'homme qui n'a pas à se remettre en question dans ces domaines? On assiste d'ailleurs souvent à un glissement des discours masculins de l'égalité à la condamnation de l'autre, le vrai méchant, toujours le même: le pauvre, le migrant dont la désignation permet à l'homme "féministe", par prétérition, de se sentir tellement formidable.

Etre un "homme féministe" apporte des bénéfices secondaires

D'autant que se présenter comme un "homme féministe", participer à des associations mixtes, permet aux hommes de récolter des bénéfices secondaires importants. Lorsque je parle de la question de l'engagement des hommes en conférence, généralement devant une salle remplie de femmes, je demande toujours combien cette position hautement rétribuée symboliquement devrait me coûter de vaisselles lavées. En effet, tout discours égalitaire dans la bouche d'un homme est immédiatement rétribué d'un salaire symbolique narcissiquement très nourrissant. De la même manière que notre construction sociale et notre éducation en tant qu'homme nous poussent à rechercher les applaudissement pour toute tâche ménagère réalisée, nous trouvons dans la position de l'homme "féministe" de quoi récolter les suffrages et l'admiration.

L'empowerment des femmes nécessite un disempowerment des hommes

Le politologue québécois Francis Dupuis-Déri a théorisé l'empowerment des femmes (l'augmentation légitime de leur pouvoir) comme nécessitant un disempowerment des hommes (la baisse de notre pouvoir masculin). En effet, tout siège qui est occupé par une femme dans une assemblée d'élu-e-s, nécessite qu'un homme cède sa place ou qu'un autre mette de côté son ambition de prendre sa succession. Il en va de même dans tous les domaines de la vie privée et publique. Les tâches ménagères justement partagées nécessitent que les hommes cèdent une partie de leur temps de loisir. A masse salariale constante, l'augmentation des salaires des femmes pour tendre vers l'égalité exige au minimum la stagnation des revenus des hommes. On voit donc bien que si l'égalité est la direction vers laquelle nous avançons, la marche des hommes et des femmes se réalise dans des sens opposés.

La souffrance masculine?

De plus, le risque est grand de voir tomber les "hommes féministes" dans un piège qui fonctionne à plein régime: la souffrance masculine. Cette autre mode postule que la construction sociale des femmes et des hommes dans des rôles stéréotypés enfermerait pareillement les deux sexes dans une souffrance de genre. On n'a plus peur d'écrire dans des textes prônant pourtant l'égalité professionnelle que "les hommes souffrent du fait de l'inégalité avec les femmes".

Du coup, puisque nous souffrons pareillement, puisque nous luttons de la même manière sous le label du féminisme, l'inégalité devient un problème commun où chacun doit être traité pareillement. Plus question de programmes pour soutenir les femmes dans leur carrière, interdiction de parler de quotas ou de parité, prôner la féminisation des titres devient "anti-universaliste" voire "communautariste". N'imaginez même plus organiser une réunion féministe non mixte car vous aurez à subir la colère de beaucoup d'hommes "féministes" qui se sentiront "exclus".

Voilà comment un positionnement dont le principe est sans doute bienveillant peut se retourner et devenir un outil pour maintenir le statu quo de l'inégalité entre les femmes et les hommes.

L'homme doit travailler sur lui-même

Le rôle d'un homme persuadé de l'injustice de la hiérarchie des sexes n'est-il pas d'abord de travailler sur lui-même? Ce faisant, nous pouvons nourrir une réflexion mixte en révélant nos réflexes masculins conditionnés, nos stratégies d'évitement voire de résistances. Partager la part de nous qui résiste et les processus intimes qui protègent notre pouvoir est sans doute la seule chose que nous pouvons faire en tant qu'homme. L'usage du mot "pro-féministe" nous force à nous rappeler ce positionnement et à faire preuve de lucidité. Il nous rappelle notre position dans le système de domination sans nous empêcher de travailler à l'avènement d'une société plus égalitaire.

Comme chaque homme, j'ai moi-même le sentiment que toutes les femmes sont dominées sauf la mienne. Le "pro" devant "féminisme" m'oblige à penser que je me trompe et que je dois encore chercher.

Le site web de Patric Jean: www.patricjean.net

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Ces patientes en quête de solutions extrêmes à l’étranger
Le désespoir des oubliées du Covid-19, ces Françaises souffrant de symptômes prolongés, les pousse à franchir la frontière pour tester des thérapies très coûteuses et hasardeuses. Dans l’impasse, Frédérique, 46 ans, a même opté pour le suicide assisté en Suisse, selon les informations de Mediapart.
par Rozenn Le Saint
Journal
Sylia (SOS Racisme) : « On n’avait pas anticipé la violence de la réaction de la salle »
Ce soir, retour sur le meeting d’Éric Zemmour à Villepinte avec notre reportage et notre invitée, Sylia, militante de SOS Racisme. De la violence dehors, de la violence dedans, et de nouvelles preuves que le candidat de l’extrême droite est bien, aussi, le candidat de l’ultradroite. Retour également sur les enquêtes « Congo hold-up » avec nos journalistes, Justine Brabant et Yann Philippin.
par à l’air libre
Journal — Extrême droite
L’extrême droite et ses complicités tacites
Au lendemain de l’agression de journalistes et de militants antiracistes au meeting d’Éric Zemmour, les rares condamnations politiques ont brillé par leur mollesse et leur relativisme. Au pouvoir comme dans l’opposition, certains ne luttent plus contre l’extrême droite : ils composent avec elle.
par Ellen Salvi
Journal — Social
La souffrance à tous les rayons
Le suicide de la responsable du magasin de Lamballe, en septembre, a attiré la lumière sur le mal-être des employés de l’enseigne. Un peu partout en France, à tous les niveaux de l’échelle, les burn-out et les arrêts de travail se multiplient. La hiérarchie est mise en cause.
par Cécile Hautefeuille et Dan Israel

La sélection du Club

Billet de blog
Lettre ouverte à Sébastien Lecornu, Ministre des Outre mer
La Nouvelle-Calédonie connaît depuis le 6 septembre une dissémination très rapide du virus qui a provoqué, à ce jour, plus de 270 décès dont une majorité océanienne et en particulier kanak. Dans ce contexte le FLNKS demande le report de la consultation référendaire sur l'accession à la pleine souveraineté, fixée par le gouvernement au 12 décembre 2021.
par ISABELLE MERLE
Billet de blog
1er décembre 1984 -1er décembre 2021 : un retour en arrière
Il y a 37 ans, le drapeau Kanaky, symbole du peuple kanak et de sa lutte, était levé par Jean-Marie Tjibaou pour la première fois avec la constitution du gouvernement provisoire du FLNKS. Aujourd'hui, par l'entêtement du gouvernement français, un référendum sans le peuple premier et les indépendantistes va se tenir le 12 décembre…
par Aisdpk Kanaky
Billet de blog
Pourquoi ne veulent-ils pas lâcher la Kanaky - Nouvelle Calédonie ?
Dans quelques jours aura lieu, malgré la non-participation du peuple kanak, de la plupart des membres des autres communautés océaniennes et même d'une partie des caldoches. le référendum de sortie des accords de Nouméa. Autant dire que ce référendum n'a aucun sens et qu'il sera nul et non avenu.
par alaincastan
Billet de blog
Ne nous trompons pas de combat
À quelques jours du scrutin du 12 décembre, il importe de rappeler quel est le véritable objet du combat indépendantiste dans notre Pays. Ce n’est pas le combat du FLNKS et des autres partis indépendantistes contre les partis loyalistes. Ce n’est même pas un combat contre la France. Non, c’est le combat d’un peuple colonisé, le peuple kanak, contre la domination coloniale de la République française qui dure depuis plus d’un siècle et demi.
par John Passa