L'hystérie collective de Notre-Dame de Paris

Le malheureux incendie de la cathédrale de Notre-Dame de Paris a provoqué une réaction qu'il est difficile de ne pas qualifier d'hystérie collective. Un bâtiment dont des parties plus récentes seront bientôt reconstruites provoque un émoi que la souffrance humaine ne parvient jamais à susciter. Comme si des pierres valaient plus que des enfants qui meurent.


Notre-Dame et le peuple qui se soulève guidé par la Liberté Notre-Dame et le peuple qui se soulève guidé par la Liberté
Il ne fallut que quelques minutes pour embraser les réseaux sociaux. Le toit de la cathédrale Notre-Dame était en feu. Comme il est de coutume en de telles occasions, les chaînes d'informations tenaient une bonne raison de ne rien dire pendant des heures, se contentant de diffuser en boucle les mêmes images au cas où on les aurait mal vues.

Le président de la République qui devait prendre la parole fut contraint de reporter son discours tant l'attention était portée à la cathédrale. Jusque là, rien de surprenant. L'édifice médiéval connu pour sa beauté et son histoire dans le monde entier était en effet brutalement endommagé et il faudrait des années et beaucoup de moyens pour reconstruire ses parties pas si anciennes qui, elles-mêmes, avaient été reconstruites il y a à peine plus d'un siècle.

Mais dès le lendemain matin, un véritable phénomène hystérique s'empara des médias. On apprit que plusieurs candidats aux prochaines élections avaient suspendu leur campagne "pour entrer en communion". La radio publique et donc laïque France Inter nous apprit que nous étions "orphelins" et "en deuil", employant pendant toute une journée des métaphores mystiques, relayant les prières de rues comme autant de signes d'une alliance nationale, répertoriant les reliques en perdition comme "un clou de la croix du Christ". On nous rassura sur le fait que les messes de Pâques seraient célébrées dans un autre bâtiment parisien.

Toute la journée, un ton de deuil s'empara des médias. Toute chaine de télévision ou de radio suspendait le cours de sa diffusion habituelle pour, sur un ton grave, organiser une journée d'hommage durant laquelle des célébrités viendraient, les larmes aux yeux dire leur chagrin inconsolable. On évoquait déjà un concert façon "live aid" non pas pour les enfants d'Ethiopie cette fois mais pour Notre-Dame.

Toute personne se réveillant deux jours après l'incendie sans en être informée aurait d'abord pu croire qu'un immense massacre avait été perpétré ou qu'un accident avait emporté des milliers de personnes. Elle aurait été probablement surprise de comprendre ensuite qu'il ne s'agissait que de pierre et de bois. En l'occurrence historiques, mais néanmoins... Le toit de la cathédrale sera reconstruit, on rebâtira la flèche dont on se demande déjà s'il faut la refaire à l'identique de celle du Moyen-Age ou plutôt comme sa copie ratée du XIXe siècle. Personne n'est mort. Notre-Dame est toujours debout et bientôt on pourra à nouveau la visiter.

On pourrait se réjouir de voir ainsi se porter l'attention collective sur un élément de patrimoine, d'histoire et de beauté. Mais l'on peut aussi s'interroger sur l'exagération d'un tel phénomène quand on le compare à l'indifférence portée aux enfants qui dorment dehors au pied de la dite cathédrale. Pas grand chose non plus quand on avait appris trois jours plus tôt à quel point les armes françaises participaient en ce moment au massacre des populations civiles du Yemen. La même France Inter avait osé, moins de dix jours plus tôt, laisser se justifier Hubert Védrine pour les armes françaises fournies aux génocidaires du Rwanda en 1994 jusque pendant le génocide, sans lui opposer la moindre contradiction.

Puis l'on apprit que les plus grandes fortunes de France sortiraient noblement leur carnet de chèque pour reconstruire la cathédrale. En quelques heures, 700 millions étaient trouvés, pour le coup miraculeusement. Cette obole ne pouvait que choquer, tant elle révélait le gouffre entre les "misérables" que recèle la France et la richesse démesurée de ceux dont le président en place protège les intérêts (en supprimant par exemple l'impôt de solidarité sur la fortune). A en croire certains éditorialistes, il fallait remercier à genoux une aristocratie républicaine qui ne paie que peu (ou pas) d'impôts de faire un cadeau que certains proposaient déjà de défiscaliser à 90%.

Pendant ce temps, des hommes, des femmes et des enfants meurent en Méditerranée. Les bateaux des ONG bloqués dans des ports et ceux de Frontex s'étant retirés, ils sont abandonnés à une mort certaine. Fuyant un pays ravagé suite à l'action de la France et où la vente d'esclaves a repris cours, ils jettent leur désespoir au milieu milieu des flots.

Pendant ce temps, en France, neuf millions de personnes dont quatre millions d'enfants survivent sous le seuil de pauvreté. Quatre millions d'entre eux n'ont même plus de quoi s'acheter du savon ou du dentifrice.

Pendant ce temps, une femme est massacrée par son conjoint, tous les deux jours. Celles qui survivent se comptent quotidiennement par centaines.

Pendant ce temps, des hôpitaux et maternités sont fermés. Des femmes sont forcées d'accoucher sur le bord de la route. Des malades meurent prématurément, et toujours les plus pauvres.

Pendant ce temps, les agressions sexuelles d'enfants qui touchent au moins 6% d'entre eux se perpétuent sans que personne ou presque n'y trouve à redire.

Pendant ce temps...

Il n'y a pour tous ces gens aucun milliard qui tombe de la table. Les êtres humains ne parviennent toujours pas à symboliser une union, un sentiment collectif, une communion. N'y parviennent que des symboles d'un histoire "nationale" racontée toujours depuis le haut de la pyramide sociale et culturelle. Depuis la littérature digne d'être enseignée, depuis la peinture méritant d'être exposée, depuis la langue de la seule classe sociale qui serait capable de la porter.

La France, ce serait d'abord des cathédrales.

Ailleurs, d'autres ont compris qu'un pays, ce sont d'abord ses enfants.

 

 

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