Liberté ou sécurité: une doxa d'extrême droite. Le terrorisme a bon dos.

Il est très à la mode d’opposer liberté et sécurité comme des valeurs dont la réalisation deviendrait inversement proportionnelle.

Il me semble qu’il est plus que jamais nécessaire de dénoncer ce qui résulte d’une manipulation politique évidente. Sans le préciser, l’opposition des deux termes réduit chacun à une définition très particulière qui n’est pas exprimée dans la question.

 

Si l’on opposait, de manière générale, la santé et le bonheur, sans préciser la réduction du second à l’idée qu’être heureux consiste à boire, manger et fumer autant qu’on le désire, chacun considèrerait qu’une question ainsi posée est parfaitement malhonnête.

Il en va de même pour la paire liberté-sécurité.

La liberté d’aller et venir, la liberté de penser ou la liberté d’entreprendre (entre autres) ne sont pas sous-tendues dans le terme général ainsi employé. De la même façon, la sécurité sanitaire, alimentaire ou la sécurité au travail, parmi d’autres, ne sont pas contenues non plus dans le terme tel qu’il est employé.

 Il faut donc redéfinir les deux termes pour éclaircir la question.

En matière de liberté, il s’agit de l’acceptation (ou non) d’augmenter les moyens de contrôle et de coercition de l’appareil d’État : fichage, lecture automatique de nos échanges, enregistrement de nos données, instruments de répression, mais aussi le droit relatif à la nationalité ou la limitation des mouvement des personnes (et non des marchandises) aux frontières…

La sécurité doit également être redéfinie dans le contexte. Il s’agit du maintien de l’ordre et de la paix civile.

Or l’appareil d’État observe qu’une dissymétrie grandissante dans la répartition des richesses crée un certain nombre de troubles de plus en plus difficiles à endiguer. Le mouvement des « bonnets rouges », celui des taxis et d’autres encore ont récemment démontré qu’il pouvait rapidement être dépassé par des mouvements sociaux susceptibles de verser dans la violence ou le blocage de l’économie. Le sentiment du danger de rupture sociale oblige l’exécutif à se doter de moyens qui lui permettent de limiter des troubles et de rétablir l’ordre.

Sonder les Français sur cette opposition liberté-sécurité consiste donc à évaluer de quelle manière les classes intermédiaires et supérieures (celles qui votent) sont prêtes à soutenir l’augmentation de moyens de coercition et de contrôle de l’appareil d’État à des fins de maintien d’un ordre social et la paix civile (à destination des classes inférieures principalement).

Les groupes sociaux plus favorisés soutiennent d’autant plus facilement cette idéologie qu’elle n’est pas tournée contre eux et que l’ordre social tel qu’il est, ne leur est pas insupportable, c’est le moins que l’on puisse dire. Le chiffre de trois millions d’enfants vivant sous le seuil de pauvreté en France n’empêche pas grand monde de dormir.

Les événements liés au terrorisme sont très utiles pour convaincre du bien fondé de cette question liberté Vs sécurité. La peur suscitée par les événements anesthésie les esprits et les rend particulièrement manipulables. Qui pourrait s’opposer à ce que l’on fouille son sac à l’entrée d’un musée afin de prévenir un attentat ? Comme s’il s’agissait de cela…

Malgré la parfaite innocuité des moyens répressifs et de contrôle sur le phénomène de terrorisme (un policier à chaque coin de rue dans l’Egypte de Moubarak n’a pas empêché le même type d’attentats contre les touristes), on laisse croire que c’est au nom de la lutte contre cette violence que l’on veut augmenter certains pouvoirs de l’État.

L’idée consiste donc, par exemple, à doter l’État de moyens de contrôle et de stockage de données privées en prévision d’un but… imprévisible. Car déjà bien avant les attentats, la loi de programmation militaire votée en 2014 prévoyait la possibilité (sans validation par un magistrat) de la lecture et de l’enregistrement par l’exécutif de nos échanges électroniques, pièces jointes comprises. Les motifs parfaitement flous tels qu’ils sont définis par la loi, permettront à une future majorité (qui pourrait comprendre des éléments de droite extrême) de les utiliser contre des éléments mettant en danger l’une ou l’autre forme de sécurité de l’État : mouvements sociaux, syndicats, partis politiques, think tanks, journalistes ou intellectuels. Il suffira que l’exécutif décide que l’ordre social est menacé selon sa propre définition.

C’est l’opposition liberté vs sécurité qui permet aussi de criminaliser les lanceurs d’alerte. L’article 64 de la loi Macron punit de trois ans de prison (et 375 000 euros d’amende) le journaliste ou l’organisation syndicale (par exemple) qui rendrait publique une information qu’une entreprise considèrerait comme relevant du secret de ses affaires. Il ne s’agit en rien des secrets de fabrication ou industriels déjà protégés par toutes sortes de lois. La nouvelle mesure protégeant une « sécurité » des entreprises rend légitime la répression de celles et ceux qui voudraient dénoncer des abus, projets de délocalisation, blanchiment, fraude fiscale, sous-traitance problématique, conditions de travail, utilisation de l’argent public…

On voit donc par cet exemple de quelle façon la paire binaire qui nous est proposée de façon générique, oppose une définition réduite de la liberté des uns et un concept bien particulier de la sécurité des autres. La répétition de cette équation permet la préparation des esprits à des mesures politiques que l’on aurait considérées comme improbables, il y a moins de cinq ans. Elle vulgarise une doxa d’une extrême droite qui rêve d’un État autoritaire dans une tradition d’ancien régime.

Rien d’autre qu’une manipulation que nous ne pouvons qu’analyser plutôt que de répondre à une question qui ne se pose pas.

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