Le massacre de Toronto: les véritables responsables dorment tranquilles

C’est au nom de sa haine des femmes que Alek Minassian a jeté hier sa voiture contre la foule, faisant dix morts à Toronto. Ce geste que l’on est tenté de réduire à celui d’un malade mental n’est qu’un acte politique de plus dans une longue tradition de colère contre les femmes en tant qu’égales des hommes. Une haine qui s'exprime au quotidien.

Comme on l’a souvent vu, Minassian a signé son meurtre de masse dans une phrase sur Facebook dans laquelle il se présente comme une victime des femmes : un pauvre « célibataire involontaire » (InCel) par la faute de celles qui ont l’outrecuidance de ne pas céder à son désir. En 1989, à l’Ecole Polytechnique de Montréal, Marc Lépine se tirait une balle dans la bouche après avoir massacré quatorze étudiantes en leur criant sa haine des féministes qui auraient ruiné sa vie avec leurs idées d’égalité. Ces deux exemples parmi de nombreux autres s’inscrivent dans une tradition anthropologique : Levi Strauss et Françoise Héritier ont montré que depuis les premières traces de civilisation de nos ancêtres les premiers Sapiens, un des points communs de toute l’humanité est l’échange des femmes entre groupes et la propriété des femmes et des enfants par les hommes. En 1804, le code Napoléon ne fait que confirmer cette donnée en affirmant que « la femmes et les enfants sont la propriété de l’homme comme l’arbre et les fruits sont propriété du jardinier ».

Durant des siècles, les femmes qui semblaient revendiquer leur émancipation de ce joug millénaire finissaient brûlées en place publique, pendues ou décapitées. Même durant la révolution françaises qui célébrait les « droits de l’homme », Olympe de Gouges qui en réclamait autant pour les femmes finit sur l’échafaud. De profondes transformations sociales ont fait émerger au XXe siècle une pensée de l’individu égal quel que soit son sexe, sa couleur ou son orientation sexuelle. Mais cette transformation anthropologique dont la contraception est une des pierres angulaires, ne se fait pas sans réaction. Celle de Toronto en est le signe. Le signe d’un progrès auquel on résiste.

Les hommes (blancs hétérosexuels) ayant depuis au moins deux cent millénaires un droit de propriété sur les femmes et les enfants doivent en deux ou trois générations accepter l’idée que ce principe est aboli. Les DSK et Weinstein qui ne faisaient finalement qu’exercer un droit de préemption ancestral n’ont tout à coup plus de légitimité. Certains hommes le revendiquent comme une progrès pour l’humanité mais d’autres entrent en résistance. Le mot « masculinisme » résume cette nébuleuse de la pensée réactionnaire qui désire continuer à penser l’homme et le masculin au centre de toute chose (androcentrisme) et s’en prend aux idées d’égalité entre femmes et hommes (féminisme).

Les plus présentables écrivent des livres et font passer leurs idées ancestrales pour intellectuelles et novatrices. Zemmour exprime son antiféminisme contre la « féminisation de la société » et pour « besoin de violence dans la sexualité masculine ». Au Québec, Yvon Dallaire, théorise la responsabilité des femmes dans la violence conjugale dont elles sont victimes. D’autres vont disserter sur toutes sortes de violences faites aux hommes de par l’égalité avec les femmes. On invente la souffrance des garçons à l’école, on joue avec les statistiques pour faire croire que les hommes se suicident tout à coup en masse, qu’ils subissent une « crise de la masculinité ». Beaucoup banalisent insidieusement les violences sexuelles contre les enfants dont les hommes sont très majoritairement les auteurs (comme Ruffo en France). Enfin, tout un courant passe son temps à expliquer contre toute évidence statistique que la société contemporaine écarte les pères de leurs enfants.

D’autres ne théorisent pas, ils lisent les premiers et passent à l’acte dans des associations d’hommes ou dites « de pères ». J’ai moi-même infiltré nombre de ces groupes à Montréal pour les besoins d’un film (La Domination masculine). J’ai donc pu mesurer la violence de leur discours face caméra mais surtout off lors de soirées où les conversations tournaient parfois en menaces d’actes comme celui de Toronto. Plusieurs m’ont raconté leurs fantasmes de se suicider en tuant de nombreuses femmes (surtout des féministes). On trouvera dans cette vidéo tournée dans ce contexte un bel exemple la manière dont ils se présentent comme des « résistants » face aux femmes « nazies » qui exigent l’égalité.

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Heureusement, cela s’arrête souvent à des mots proférés à l’emporte-pièce. Mais il arrive qu’un Alek Minassian passe à l’acte. Toute cette haine ressentie vis-à-vis de celles qui ont cessé de respecter nos privilèges masculins millénaires, une fois théorisée, ressassée, répétée à l’envi sur les plateaux de télévision par leur thuriféraires patentés finit par faire mouche dans la tête d’un déséquilibré qui n’est finalement que le bout d’une chaîne que personne ne veut voir.

Quand la simple demande d’utiliser le mot « droits humains » au lieu de « droits de l’homme » en France se heurte à la résistance organisée d’hommes (Laurent Bouvet, Alain Finkielkraut) c’est le signe de cette résistance du monde de Minassian qui s’exprime. C’est l’idée (parfois partiellement inconsciente, je le concède) d’un masculin central, de la propriété des femmes et des enfants par les hommes, du pouvoir total des hommes sur la société. Personne ne penserait à aller demander des comptes à ces auteurs, chroniqueurs ou militants associatifs de pères en tout genre quand un drame comme celui de Toronto se produit. On préfèrera regarder ailleurs où il n’y a rien à trouver, dans la biographie du tueur ou dans sa psyché.

Pendant ce temps, on pourra toujours menacer de quelques gifles une féministe à la télévision. On continuera de théoriser le malheur des hommes et la vilenie des femmes toujours trop "extrêmes" dans leur demande d'égalité. On laissera justifier la violence conjugale ou minimiser les violences sexuelles contre les enfants.

Le seul coupable reste celui qui appuie sur la gâchette.

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