Réflexion sur les hommes et le féminisme par Yves Raibaud

Suite à ma démission de Zéromacho par refus de pérenniser un groupe non mixte masculin dans le féminisme (voir sur ce blog), j'ai reçu ce texte de Yves Raibaud qui me permet de le partager ici.

Spécialiste de la géographie du genre, chargé de mission égalité femmes-hommes, Yves Raibaud est chercheur au sein de l'unité Passages. Il est aussi maître de conférences à l’université Bordeaux Montaigne. Ses thèmes de recherches portent notamment sur le genre et la ville, les loisirs des jeunes, les masculinités et la géographie de la musique. Il est aussi membre du Haut Conseil à l'Egalité Femmes Hommes.

Je me suis fait des copains, j’ai pas envie de créer une équipe...
Réflexion sur les hommes et le féminisme

à Patric, Florence, Gérard et les autres

    En rentrant en mars dernier au Haut Conseil à l’Egalité entre les Femmes et les Hommes, je me suis fait de nouveaux copains, comme on dit le soir de la rentrée à l’école primaire. Il y a un médecin des pauvres, un juge des familles, un responsable d’une association d’aide aux personnes prostituées et quelques autres encore, tous super !  En 2012 la ministre voulait que le HCEFH soit une instance paritaire. La présidente a essuyé les plâtres, dit-on, lors de son premier mandat. Comme cela nous arrive souvent à nous les hommes, certains de nos collègues masculins ont été envahissants, puis chroniquement absents, fumistes, ne travaillant pas les dossiers, tenant des propos antiféministes lorsqu’ils ne se sentaient pas respectés. Virés ou démissionnaires, ils ont été remplacés. La présidente dit nous avoir contactés en raison de nos compétences et de notre engagement.


    C’est la première fois que je me sens si bien dans une assemblée féministe. Dans le groupe de travail auquel j’appartiens (violences de genre), l’engagement, l’expérience et les connaissances de nos collègues femmes sont exceptionnels. Lors des premières réunions, averti par d’autres engagements antérieurs, j’ai été un peu en retrait, attendant qu’on me donne la parole plutôt que la prendre spontanément, procédant par questions plutôt que par avis, m’exprimant brièvement au risque de trahir ma pensée. Tout ceci un peu par vertu et un peu par crainte :  des yeux qui se lèvent au ciel, des soupirs consternés, des chuchotements.  « Encore un mec qui se la pète... il va monopoliser la parole... ça y est , il va nous faire une leçon de féminisme...». Et bien non, je suis heureux dans cette assemblée paritaire présidée par une femme où le sérieux et la passion pour les sujets travaillés l’emportent sur la différence supposée des sexes. Je ressens la bienveillance de l’assemblée lorsque je m’exprime et une sympathie de et pour mes camarades masculins présents qui ne me semblent animés par aucun esprit de compétition. L’handicap, l’âge ou la couleur de la peau des personnes présentes sont d’autant plus valorisés qu’ils sont portés fièrement par des personnes luttant pour leurs semblables contre ces discriminations croisées. J’oublie que je suis un homme blanc valide puisque ce n’est pas cette image qu’on me renvoie. Merci. Je me fonds dans cette indifférence. Je ressens le même bonheur  que lors de ces réunions organisées à la Maison des femmes ou au Girofard de Bordeaux avec les associations lgbti. Celui de pouvoir enfin jouir de cette diversité, d’être (presque) invisible. C’était impensable dans mon enfance. Encore merci.


    Trouver la bonne place
    La non-mixité des hommes, fussent-ils féministes, reste imprégnée par leur éducation et de ce qu’elle a comporté de cultures masculines, d’apprentissage de la domination. Nous les hommes, dans nos diversités, avons été élevés d’une façon fondamentalement asymétrique des femmes. Les valeurs intrinsèques de cette éducation, présentées comme supérieures, ont construit le pouvoir masculin : fraternité, solidarité, loyauté au groupe, performance collective, compétition, rationalisation.  Sommes-nous capables de nous en affranchir dans la non-mixité ? Je ne le pense pas. La non-mixité est la ressource des catégories dominées, lorsqu’elles se reconnaissent dans une situation pénible et injuste, elle ouvre la possibilité d’une lutte. L’éthique égalitaire que je revendique en tant qu’homme féministe m’amène à penser que nous devons nous dissoudre dans la mixité. C’est un combat qui nous demande de lâcher prise, de « refuser d’être un homme », mais c’est aussi un chemin d’épanouissement personnel dont je témoigne auprès de mes amis ou des plus jeunes, lorsqu’ils sont pris au piège de la violence des cultures masculines.
    Si un jour nous devions à nouveau « trahir le secret des hommes » pour dénoncer des horreurs commises par nos pairs, nous saurions immédiatement nous retrouver pour faire entendre notre voix différente, comme nous l‘avons fait avec Zéromacho pour l’abolition du système prostitueur. Nul besoin pour cela de construire un groupe, un parti ou une association non-mixte. Un réseau ou un blog suffisent.


Yves Raibaud, le 25 septembre 2016

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