Laurent Bouvet, les droits humains et les petits privilèges masculins

Lorsqu'une femme revendique l'égalité avec les hommes, une stratégie bien connue de défense des privilèges masculins consiste à tourner en ridicule l'auteure de la demande. Il y a pour cela un lexique habituel.

Quand des hommes se mettent à réfléchir et à dénoncer l'injustice systémique que les femmes subissent depuis des millénaires, ils déclenchent généralement la colère d'autres hommes qui ne supportent pas d'être ainsi trahis. En voici un exemple très éclatant que nous offre Laurent Bouvet, directeur de l'Observatoire de la vie politique à la Fondation Jean-Jaurès et qui milita contre l'application de la parité en politique.

Avec le mouvement Zéromacho, dont je suis un des porte-parole, nous avons décidé de retravailler le texte de la "Déclaration des droits de l'homme et du citoyen" de 1789, pour en faire une "Déclaration des droits humains, de la citoyenne et du citoyen". En effet, en 1789, ces droits étaient purement masculins, les femmes (et les esclaves) n'en ayant aucun. Il fallait comprendre "homme" au sens de "sexe masculin". Petit à petit, toutes les langues ont adapté ces "rights of men" en "human rights", l'anglais, le russe, l'italien, l'espagnol, le néerlandais, l'allemand, et même le français du Québec qui a choisi l'expression "droits de la personne". Car entre temps, les femmes avaient acquis les mêmes droits que les hommes. Même si certains de ceux-ci le regrettent encore.

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 Nous avons donc décidé, en tant que mouvement d'hommes pour l'égalité, de rendre symboliquement justice aux femmes en modifiant le texte et l'image de la déclaration de 1789. Nous y avons effacé l'allégorie de la monarchie pour la remplacer par un homme (Adam par Michel-Ange) qui tend à la Liberté un niveau, symbole d'égalité. Le texte a été modifié avec les conseils de Eliane Viennot, historienne spécialiste des relations de pouvoir entre les sexes, (auteure du livre "Non, le masculin ne l'emporte pas sur le féminin !"). Cette nouvelle représentation sera lancée le 2 avril à l'Assemblée nationale, sous l'égide du Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes, en présence de nombreuses députées, sénatrices, du délégué général du Québec à Paris, ainsi que des représentantes de nombreuses organisations nationales.

Des personnes sans doute "ridicules et naïves" selon... un homme, Laurent Bouvet. En effet, celui-ci a répondu à une interview dans le Figaro, de façon aussi maladroite que malhonnête à propos de ce travail qui se veut surtout pédagogique favorisant l'Égalité entre les femmes et les hommes.

La thèse de Bouvet est que l'humanité, c'est "une seule entité" réduite aux hommes. Evoquer les femmes qui sont, de fait exclues du texte original, c'est défendre "des spécificités identitaires de tel ou tel groupe d'individus", c'est tomber dans "la dérive identitaire". On parle ici de la moitié de l'humanité...

Car Bouvet ignore que le texte qui n'a rien d'universel à l'époque, s'adresse uniquement "aux représentants du peuple français" (sous l'allégorie de la monarchie française) et qu'il s'agit d'un brouillon dont la rédaction devait encore être poursuivie. Il affirme "(cette déclaration) s'adresse à toute l'humanité, elle est faite pour toute l'humanité, sans aucune exception." Ce qui est historiquement faux. Les femmes et les esclaves ne sont pas concernés.

Il ne s'agit évidemment pas de juger les auteurs de ce texte imparfait qui renversaient l'ancien régime et lançaient les bases d'une société moderne. Mais de réfléchir aujourd'hui à la façon d'amender un texte, de le moderniser, de le rendre plus juste et finalement, d'adopter dans notre langue courante une expression (droits humains) qui respecte l'ensemble des êtres humains. C'est bien le moins, pour une telle expression.

Nous savions que des hommes chagrins s'emporteraient contre une telle démarche. La "Universal declaration of human rights" votée en 1948 à l'ONU avait déjà fait ce travail universalisant, mais le titre a volontairement été mal traduit en France, par des hommes conservateurs qui ne supportent pas que l'humanité ne soit plus résumée à la gent masculine, comme elle l'était jadis.

Bouvet invoque, de façon très prévisible, la possibilité d'écrire "Homme" avec une majuscule. Ce contournement pour ne pas intégrer les femmes dans l'humanité est une stratégie bien huilée. Un mot existe, pourquoi refuser de l'employer si ce n'est pour protéger symboliquement ses privilèges d'appartenir au genre qui est le centre, le pivot autour duquel le monde s'organise. D'un point de vue linguistique, l'argument ne tient pas  puisqu'il postule que l'on utilise la majuscule en question dès qu'il s'agit de l'ensemble des êtres humains. Or, on trouve ainsi, même dans les références religieuses: "Dieu créa l'homme à son image." Point de majuscule dans ce cas, la règle est limpide (voir dictionnaire du CNRS).

Bouvet enfonce le clou en affirmant "un risque majeur: celui de ne plus permettre à terme de considérer l'humanité comme une seule entité". Car résumer l'humanité aux hommes, c'est garantir à ses yeux l'unité à propos de laquelle on peut tenir des propos universels...

Autre argument, le refus de "changer les termes d'un texte fondateur de deux siècles d'histoire". C'est assez amusant de voir comme cet argument des religieux fondamentalistes qui estiment que leur vérité révélée ne peut souffrir d'évolution, repris à propos d'un texte qui fonde la société moderne et laïque. La déclaration représentée sur des tables de la loi et sous les auspices de l'Être suprême, serait donc un texte sacré. Dont acte.

Mais Bouvet va plus loin en affirmant: "la critique de l'universalisme républicain s'est développée ces quarante dernières années autour de l'idée qu'il ne serait qu'une construction voulue par une partie seulement de la population (blanche, masculine, hétérosexuelle…) afin de «dominer» les autres." Donc, parce que certains estiment qu'un texte qui n'est pas universel doit être traité comme une vérité sacrée quasi religieuse, il est interdit de réfléchir aux rapports de domination toujours à l'oeuvre (contre les femmes par exemple) et de tendre vers plus d'universalisme (en y intégrant les mêmes femmes)?

Cela tombe bien, je suis moi-même cet "homme blanc hétérosexuel" dont parle Bouvet. Et oui, à ce titre, j'estime jouir de privilèges ancestraux, injustes, démesurés et qu'il est temps de les remettre en question au nom d'un seul principe qui tient en trois mots: Liberté, Égalité, Fraternité... Nous sommes aujourd'hui nombreux à nous faire cette réflexion. Elle ne me semble pas indigne.

L'intérêt de la réaction de Laurent Bouvet est qu'elle met en lumière une idéologie, dite masculiniste, qui cherche, partout et en tous lieux, tous les arguments pour ne pas céder un pouce aux arguments pourtant légitimes des femmes qui demandent une égalité de fait avec les hommes. Égalité dans tous les domaines de la vie, y compris dans les symboles.

Pour conclure son entretien dans le Figaro, Bouvet qui n'a pas peur des mots, estime que notre entreprise à visée égalitaire est une forme de "révisionnisme". Lorsque des féministes lui reprochent cette prise de position sur les réseaux sociaux, il leur répond par le mépris, en leur donnant des leçons de féminisme...

Un logique à laquelle nous refuserons de nous habituer...

 

 

 

 

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