Une merveilleuse jeunesse que l'on détruit

Il m'arrive de temps en temps d'être invité à aller parler avec des lycéen-ne-s, souvent après qu'ils aient regardé un de mes films. Le plus souvent, je me retrouve face à trente adolescents nés très loin des beaux quartiers et avec qui je passe un moment exceptionnel. Il me faut généralement plusieurs jours pour me remettre de la rencontre avec ces gamin-e-s formidables que l'on éteint consciencieusement.

Il m'arrive de temps en temps d'être invité à aller parler avec des lycéen-ne-s, souvent après qu'ils aient regardé un de mes films. Le plus souvent, je me retrouve face à trente adolescents nés très loin des beaux quartiers et avec qui je passe un moment exceptionnel. Il me faut généralement plusieurs jours pour me remettre de la rencontre avec ces gamin-e-s formidables que l'on éteint consciencieusement.

Le scénario est toujours le même. Je suis là en avance avec une prof très motivée (jamais un homme ne m'invite) qui aime son métier mais que son métier désespère. Une bande d'ados de seconde, de terminale ou première arrive en désordre et remplit les rangs en commençant par le fond. Selon les cas, on parle des stéréotypes sexuels, de la justice, des inégalités sociales, du déterminisme, du rationalisme, le plus souvent de tout cela à la fois.

Mon avantage est de pouvoir leur parler librement. Je ne suis ni leur prof, ni leur parent, ils ne me doivent rien, je n'ai pas de programme, pas de note à leur donner, juste un moment à passer ensemble. A chaque reprise ou presque, le même phénomène se produit. Comme je tente de parler d'eux, de leur place dans le monde, ils ne sont pas indifférents. Et tout à coup, un garçon ou une fille lance un truc dans un coin. C'est mal formulé, c'est bafouillé comme une chose sans valeur et à la quelle personne ne portera attention. Et pourtant quelque chose d'important vient d'être dit. On reformule ensemble et l'on découvre que la phrase lancée parfois avec provocation ou mépris est essentielle.

Je tente de leur démontrer que si ils et elles sont noirs, arabes ou femme, ils et elles ont une connaissance de la réalité sociale différente de la mienne, puisque je suis un homme blanc. Ils connaissent des choses que j'ignore et tout ce que je peux leur proposer (et leurs profs à longueur d'année) ce sont les outils pour mieux les observer encore. Pas plus tard que cette semaine, un adolescent noir avachi au fond d'une classe, cherchant à me provoquer avec un certain mépris m'a appris quelque chose sur un de mes films: "vous filmez les quartiers et il y a beaucoup plus d'Arabes que de Noirs dans votre film". Il a parfaitement raison et je n'y avais jamais pensé. Je vois bien que le fait d'admettre qu'il m'apprend quelque chose son mon propre travail le fait sursauter. On réfléchit ensemble à ce que cela veut dire en terme de point de vue sur le monde selon qui on est. Pourquoi cela m'a échappé alors qu'il l'a remarqué à la première vision? On parle de groupes sociaux, d'agents sociaux. On en arrive à parler de la manière dont on a monté les groupes les uns contre les autres. Ou comment les catégories sociales peuvent ignorer ce que vivent les autres en-dessous ou au-dessus. On démonte toute idée de complot en complexifiant les choses.

Un autre me lance très sérieusement: "vous dormiez dans le quartiez quand vous avez fait votre film?" Certains profs n'auraient même pas compris la question et je serais passé à côté si on ne me l'avait déjà posée si souvent. Je lui dis que sa question est essentielle. Est-ce que je passais mes journées à filmer des gens dans la misère pour aller dormir le soir dans un quatre étoiles ou dans un Formule 1 ? Qui suis-je quand je les filme? D'où je les filme? Dans quel point de vue? Qu'est-ce que l'engagement? D'où la télévision parle t-elle quand elle filme les quartiers populaires? Pourquoi? Là encore on complexifie.

Dans ces moments-là, une grâce émerge de la classe. Ils sont beaux, ils sont brillants, ils pétillent d'intelligence, et souvent les "mauvais élèves"  rebelles plus encore que les autres. Mais de toute évidence, ils ne sont pas habitués à être pris au sérieux par quelqu'un qui a mon apparence. Et pour certains, ils ne sont pas habitués à être respectés tout court. Car généralement, j'observe que la prof qui m'a invité est un peu exceptionnelle, elle se bat, elle aime son métier et cela n'échappe pas aux gamins.

Mais il y a les autres que j'ai aussi rencontrés. Ceux qui pensent que leurs élèves sont des outres vides qu'ils doivent remplir de leur savoir. Ceux qui jugent un adolescent essentiellement à sa docilité. Ceux qui estiment la valeur d'un élève selon des stéréotypes sociaux voire racistes. Ceux qui se permettent tout, affichent un mépris même pas dissimulé, une arrogance infinie, une condescendance parfaite et un total manque d'amour. Une prof d'un lycée où je suis intervenu m'a raconté qu'elle avait fait un gros boulot avec une collègue et une classe. Cela avait débouché sur une exposition dans l'établissement. Les gamins étaient fiers. Mais sur une centaine de profs, seulement deux étaient venus voir. Les autres n'avaient même pas pris la peine de faire semblant de montrer un peu d'intérêt.

En quittant une classe, je conserve souvent quelques visages. Cette semaine, il y en avait trois. Par hasard les trois étaient noirs et de familles pas bien favorisées. Ces trois gamins merveilleux mais déjà un peu cabossés devraient être une chance pour ce pays où des imbéciles bien nés occupent tous les plateaux de télévision. Leur manque de capital social et culturel les freine comme un boulet à chaque pied. Du coup, ils se découragent. Ils sont mauvais à l'écrit. Pas de moyens pour les aider à rattraper leur retard car les heures de soutien sont à partager entre les trop nombreux élèves qui en ont besoin. Du coup, en fin de seconde ils ne resteront pas dans le général...

Le pire est que ces adolescents, derrière leur masque de protection, ne sont dupes de rien. Les plus intelligents savent parfaitement qu'ils le sont, parfois plus que certains de leurs enseignants. Ils ont compris qu'un système a déjà décidé pour eux. Et ce qui me donne à chaque fois l'envie de pleurer, c'est la manière dont ils s'y soumettent. Ils s'éteignent doucement.

Pour l'instant...

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