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Billet de blog 4 avr. 2019

Procès Lombard : les alertes des médecins du travail.

Comment la spirale des suicides décrite par la presse en 2008-2009 n’ait pas alerté les dirigeants de France Télécom ? C’est ici le nœud procès : la direction a été destinataire de multiples signaux d’alerte, évidemment syndicaux, mais aussi de la part des médecins du service de santé. Et le mutisme, assorti d’un cynisme incroyable a été la règle de conduite de cette direction…

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Les rapports annuels des médecins.

Une médecin déclarait « En 2007, les réorganisations et restructurations se sont multipliées dans les services. Nombreuses, désordonnées. Je n’ai pas le sentiment que ces réorganisations dans tous les sens aient été justifiées par une amélioration des process de travail ou  la recherche d’une meilleure efficacité. Bien au contraire. En fait, les salariés me disaient que c’était l’inverse. Tout semblait être fait pour les déstabiliser, quitte à sacrifier l’outil de travail et le travail lui-même. C’était la double peine pour les salariés. Ils étaient malades de voir leur outil de travail ainsi abîmé et de voir des équipes qui fonctionnaient bien être cassées. Et en plus, ils vivaient dans la crainte de voir leur poste disparaître, de devoir changer de service, d’être mutés, … ».

Les rapport annuels des médecins font état, dès 2006, d’une montée des demandes de consultation par les salarié-es, et d’une montée en force des situation de stress et de dépression.

Un médecin écrit dans son rapport de 2006 : « Le stress, le désarroi, les troubles anxio-dépressifs liés aux transformations du travail ne cessent de s'accroître chez le personnel. Les salariés ont de plus en plus de mal à se reconnaître dans ce qu'ils font. Certains éprouvent un sentiment de culpabilité, ils s'isolent, se replient parfois, le coût psychique que représente cette épreuve est trop lourd c'est alors qu'apparaissent la dépression et les problèmes de santé. Pour illustrer cette situation nous avons choisi de reproduire ce témoignage d'une salariée de France Telecom, professionnelle reconnue dans son domaine d'activité qui, devant l'aggravation de son état de santé, a préféré fuir. »

Suit le témoignage de la salariée en question :

« Comme suite à nos entretiens, je vous informe que j'ai décidé de demander ma retraite dans le cadre des mesures pour les mères de famille de 3 enfants. J'ai évoqué cette éventualité depuis quelque temps et je ne vois plus aujourd'hui comment je pourrais continuer à collaborer avec France Telecom dans les conditions actuelles d'évolution de notre activité.

En effet, je considère que le capital santé est précieux et malgré toute l'implication dont j'ai fait preuve dans mes activités à France Telecom , je capitule et je n'envisage que le renoncement.
Les situations de stress sont constantes, l'exigence de productivité et de performance entraîne des efforts constants pour rester dans la course (travail supplémentaire, réduction voire suppression des pauses pour remplir les objectifs…).
La clientèle ressent les changements et déplore le manque de professionnalisme, certaines situations me font honte. 

La formation est souvent insuffisante face à des technologies en constante évolution ce qui conduit à un sentiment "d'incompétence" en relation client. Tout ce qui est important, c'est le Business dégagé, quelles que soient les méthodes pour y arriver. 

Personnellement, mes migraines ajoutées à différents troubles physiologiques dont insomnies ou impossibilité de récupérer de la fatigue d'une semaine sur le week- end m'empêchent d'envisager un avenir à France Télécom.
Bien que je sois fonctionnaire depuis 1974, je n'ai jamais profité d'un statut qui m'aurait autorisé plus d'absentéisme.

Dommage d'en arriver à ce point à ce désir de fuite. »

De nombreux rapports annuels figurent au dossier d’instruction et les conclusions sont communes, du nord au sud de la France : la souffrance au travail fait massivement sont apparition à France Télécom. Les direction territoriales, les CE sont en copie de ces rapports. Impossible de croire que la direction n’était pas au courant.

Une médecin témoigne : « Il y avait aussi des salariés qui manifestaient leur détresse par de la violence. Je me souviens d’un salarié venu à l’infirmerie après avoir appris que son poste était supprimé. Il s’était mis à donner des coups dans les murs, dans les meubles, à jeter le téléphone par terre tout en poussant des hurlements.

Un autre à l’annonce d’une mutation, s’était jeté sur son manager pour l’étrangler et avait dû être séparé par un collègue qui était présent. Certains salariés se réfugiaient dans le mutisme. L’infirmière avait retrouvé, un salarié hagard, comme en état de sidération dans la cour devant le bâtiment où il travaillait.

Je me souviens m’être ouverte auprès d’un DRH venu passer sa visite périodique de mon inquiétude à propos de l’état de santé des salariés de son service. Il m’avait répondu que lorsque l’on secoue un arbre, les fruits trop mûrs ou pourris tombent. Et que c’était dans l’intérêt de l’entreprise. » 

Les démissions des médecins

Une médecin envoie en 2009 sa lettre de démission à la direction et aux syndicats, en justifiant sa décision :

« Au-delà des problèmes matériels d’organisation, ma décision est essentiellement motivée par une impossibilité d’exercer mon métier de médecin du travail tel qu’il est prévu par la loi, le code du travail et le code de déontologie.
Le rôle du médecin du travail, « exclusivement préventif », doit être un rôle de prévention primaire, visant à « éviter toute altération de la santé des travailleurs du fait de leur travail », par une adaptation du travail à l’homme et non l’inverse.
Durant ces deux années d’exercice, je n’ai pu faire que le constat d’une adaptation forcée de l’homme au travail, suite à des fermetures de service, des suppressions de poste de travail, des mutations fonctionnelles ou géographiques imposées. Les demandes de reclassement ou d’aménagement de poste de travail que j’ai pu faire sont souvent restées sans réponse écrite et motivée. 
»

Ce constat ne faisait que confirmer les deux années précédentes et aucune amélioration n’était constatée.

Son cas n’est pas isolé puisqu’une dizaine de médecins (sur les 70 que comptent le service de santé) vont démissionner de France Télécom en alertant la direction et les syndicats. La presse elle-même se fait écho de ce phénomène et le fait est assez rare pour être souligné, les démissionnaires font connaitre publiquement leur décision, alors même que cela pouvait nuire à leur carrière.

D’ailleurs, les témoignages de médecins qui relatent le cynisme des dirigeants de France Télécom sont nombreux. Lors dune formation nationale du réseau des médecins du travail, ceux-ci écoutent, sidérés, un DRH qui trouve que décidément, « les médecins n’écoutent que les gens qui vont mal ». Pour l’intérêts de l’entreprise, ils devraient au contraire collaborer avec la direction pour détecter les maillons faibles au sein des salarié-es qui sont un frein au changement.

La mise en place des cellules d’écoute

Dès 2007, la direction avait décidé de mettre en place des cellules d’écoute décentralisée avec la mission d’identifier les salarié-es « faibles » pour faciliter les restructurations. Beaucoup de médecins refusent de participer à ces cellules où des DRH participent au dispositif, au mépris le plus total de la déontologie médicale et du respect de la vie privée des salariés.

Le Conseil National de l’Ordre des Médecins, une institution pourtant peu suspecte de gauchisme, est intervenue vigoureusement et plusieurs fois contre les conditions de mise en place de ces cellules, en soutien aux médecins du travail. Le docteur Deseur du Conseil de l’Ordre déclarait au Quotidien des médecins du 4 décembre 2009 : « Plusieurs praticiens nous ont fait part des difficultés qu’ils rencontraient dans leur exercice professionnel. Ils nous ont indiqué qu’ils ressentaient de manière nette et répétitive les pressions de leur direction, [leur] demandant d’instaurer un coupe-feu. Quels que soient les démentis de France Télécom, les témoignages sont là : quand un salarié sollicite le médecin du travail dans le cadre des cellules d’écoutes et d’accompagnement et qu’il fait l’objet d’un suivi, avec plusieurs rendez-vous, il s’expose à être fléché par sa direction, quand bien même le médecin du travail ne procède pas à un signalement à son sujet. La relation médecin-salarié s’en trouve gravement altérée ».

On voit bien ici que la direction, au lieu d’être attentive aux alertes des médecins, tente au contraire de les enrôler de force dans la facilitation des restructurations.

Certains médecins acceptent ce rôle, comme ce médecin qui va condamner au congé maladie longue durée un jeune salarié pourtant déclaré handicapé en déclarant : « Ici, on est pas un centre d’aide par le travail ». Mais nombreux sont ceux qui résistent et tentent de protéger les salarié-es.

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