"L’incitation au suicide, un outil banalisé de management à France Telecom..."

Ce document est le témoignage incroyable et anonyme d'un cadre d'Orange. Il est recoupé par d'autres témoignages reçus, mais le lecteur doit bien sûr garder à l'esprit que l'anonymat d'un témoignage le rend forcément sujet à contestation. Nous en profitons pour appeler tous les cadres qui auraient participé à ces formations Next à nous contacter : .

Formation : réussir NEXT - août 2007

Covocation au séminaire Covocation au séminaire

La formation fait l’objet d’une convocation (et non d’une invitation) d’Orange à tous ses managers cadres supérieurs (chefs de service, directeurs fonctionnels, chefs de centre, ingénieurs soutien, etc..) Ceci, alors qu’habituellement le choix d’une formation résulte d’une analyse et d’un choix consensuel du salarié avec son N+1. Aucune pré-information, aucun objectif n’a (volontairement) été communiqué avant la session, ce qui est une première à France Telecom.

Les sessions ont lieu à Cachan. Une fois entrés dans la salle, nous nous retrouvons 60 à 80 cadres supérieurs, toutes et tous ayant plus ou moins dépassé la cinquantaine et donc aucun jeune. Les supposés animateurs sont trois, deux femmes (toujours en activité) et un homme (actuellement en temps libéré donc préretraite). Tous trois sont cadres sup et postulant au niveau de cadres dirigeants

Une fois la porte refermée, pas d’accueil, pas de discours introductif mais les trois animateurs fixent silencieusement les participants et instaurent un silence et une ambiance glaciale qui durent de longues minutes.

Nous connaissons les noms de ces animateurs, mais nous ne les publierons pas (pour l'instant).

L’une d’eux affiche ensuite sur l’écran un transparent sur la pyramide des âges de France Telecom.

Elle questionne : « Qu’est-ce que cela vous inspire ? »

Réponse de la salle  : « C’est toute l’histoire de l’entreprise et de sa politique de recrutement et de l’emploi»

Réplique de l’animatrice « Et quelle est votre analyse ? »

Réponse : « Bien évidemment, il y a un pic à partir de 55 ans, qui est la conséquence du recrutement intensif du début des années 80 dû au déploiement et à l’électronisation du réseau. »

L’animatrice : « Vous comprenez aisément que ce pic de salariés entre 55 et 62 ans pose problème à l’entreprise pour se projeter dans l’avenir et relever des défis. Il explique la politique voulue par notre président. Maintenant, tournez-vous et regardez autour de vous, comprenez bien que vous participez à ce pic néfaste, que vous auriez déjà dû en prendre conscience et quitter l’entreprise ! De fait, nous allons vous mettre les points sur les "i" et vous expliquer comment non seulement faire vos valises mais aussi créer un phénomène d’aspiration pour entrainer vos collaborateurs actuels, hommes et femmes de tous âges, en dehors de l’entreprise. »

Stupéfaction et silence de l’auditoire... 

L’animatrice : « Votre manque de réaction en dit long sur le fait que vous n’avez pas assimilé le discours de l’entreprise et que vous n’y avez plus votre place. Considérez ce module comme un rattrapage mais un second module existe aussi à la suite de celui-ci. Il sera plus punitif pour vous si vous êtes encore là dans six mois ! Maintenant, direction le travail en ateliers par groupe de quinze ! »

Arrivés dans la salle du « travail » en groupe, personne ne parle, mais tout le monde s’interroge intérieurement. Deux nouveaux animateurs se présentent, ils annoncent faire partie de prestataires en conseil et psychologues externes voulus par le président de France Telecom pour « réussir Next ».

Ils posent la question : « Vous managers, que faites le matin en arrivant au travail ? »

Toutes les différentes réponses : « Je fais ma réunion d’équipe », « Je regarde mes niveaux de stocks », « Je réponds aux mails » et autres sont toutes jugées non recevables par les animateurs qui donnent leur version de corrigé.

Pour les formateurs, « L’obligation du manager est de se poster le matin à l’arrivée des salariés pour remettre à chacun une élaboration de proposition personnalisée destinée à les faire sortir de l’entreprise, proposition basée sur la connaissance des CV des collaborateurs. Exemple : si dans la rubrique loisirs apparait le ski, il convient de prendre contact avec l’ESF afin de bâtir un parcours de qualification de moniteur et de travailler avec les stations pour déboucher sur un poste d’enseignant en ski ; idem avec tous les autres loisirs mentionnés... »

Réponse des participants : « Notre priorité c’est le client, le cash-flow, la production, la qualité ! »

Réponse des animateurs : « Décidément vous ne voulez pas comprendre le discours du président, c’est terminé tout cela, votre seule priorité et activité est de faire sortir un maximum de salariés du groupe ! »

Les animateurs : « Passons maintenant à une mise en situation pratique : l’un d’entre vous va sortir et va se préparer à affronter et expliquer à son équipe que celle-ci disparait ; ce qui sera pour beaucoup le cas quand vous sortirez de cette formation »

Un participant sort quelques minutes et à son retour les tables sont renversées, il se fait conspuer, couper la parole, il reçoit des projectiles mais doit conserver son calme et parler de façon constante pour jouer son rôle et tenter de faire passer son message. Ambiance Quartier Latin en Mai 68...

Pause : à la machine à café, la stupéfaction est telle que quasiment personne ne prend la parole, sauf de rares personnes dont une évoque ce cas qui m’a marqué : un responsable d’équipe PABX (autocommutateurs d’entreprises) de Cherbourg voit son poste transféré sans cause rationnelle à Caen. Du fait, il revend sa maison, son épouse démissionne et tous deux s’installent avec leurs trois enfants qu’ils re-scolarisent à Caen. Le jour de sa prise de fonction sur place, son responsable lui annonce : « On ne t’a pas dit ? Suite à une nouvelle réorganisation, ton poste est transféré à Rennes... » En réponse, d’autres participants à la session évoquent une série d’exemples de ce type, dont plusieurs dans les services informatiques locaux et nationaux.

Reprise de la session en plénier avec les trois animateurs initiaux d’Orange : « Nous espérons que vous avez bien travaillé. Quelles nouvelles pratiques de management avez-vous donc identifié pour mettre en œuvre la politique du président ? »

Mutisme des participants. L’animateur prend la parole face à ces cancres de cadres sup : « Puisque visiblement vous trainez les pieds, nous vous reverrons au module suivant en changeant de ton. Mais je vais quand même vous donner un exemple de réponse : avez-vous lu les décrets de lois Sarkozy sur la mise au chômage des fonctionnaires ? Non apparemment ! Alors, je vous explique comment j’utilise cet outil dans le management de mon pôle régional "Espace Développement". Quand un ou une salarié-e demande une réintégration après un congé de longue durée de tout type, je lui réponds qu’il n’y a plus de poste de son niveau de fonction dans son bassin d’emplois, même si c’est totalement faux. Ce refus de réintégration de France Telecom est assimilé à une mise au chômage de fonctionnaire et justifie légalement une inscription aux ASSEDIC en permettant ainsi une sortie de l’entreprise ».

Réponse de la salle : « C’est écœurant, cette aide est destinée à de vrais chômeurs, vous tapez dans les caisses de l’Etat financées par nous, citoyens, pour mener votre politique sociale ! »

Une des animatrices : « Vous continuez de faire obstruction par votre attitude à cette politique que vous n’avez pas à discuter ! Nous arrivons à la fin de cette journée, alors écoutez bien ceci. Vous devez dégrader par tout moyen l’environnement et les conditions de travail de vos collaborateurs, je dis bien par tous les moyens. Dénigrements, consignes absurdes, mises au placard, humiliations et, s’il le faut, ne pas hésiter à l’incitation aux suicides. La fin justifiant les moyens, personne ne vous reprochera la façon dont partiront vos collaborateurs »

La salle : « Comme nous sommes des anciens fonctionnaires nous-même, nous avons besoin d’un support reprenant ces innovations pour nous aider à bien assimiler ».

L’animatrice « Et quoi encore ? De grandes filles et de grands garçons comme vous savent se contenter de travailler à l’oral ! Retenez bien ce que je vous dis solennellement les yeux dans les yeux : l’incitation au suicide est à ce jour un outil banalisé de management à France Telecom comme l’ensemble des mesures que vous allez prendre afin de dégrader dès votre retour les conditions de travail de vos collaborateurs ! »

Fin de la session, départ rapide des participants dont les regards ne dégagent que colère et incompréhension et bien décidés à quitter le lieu au plus vite.

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