France Télécom : "On est quand même des êtres humains !"

Sur le banc des accusés, on entend trop souvent que la crise sociale de France Télécom avait été surévaluée... Pourtant, c'est un miracle que cette crise n'est pas complètement dégénéré.

Ils voudraient nous faire croire qu'ils n'étaient au courant de rien, que les informations ne remontaient pas jusqu'à eux ? Que leurs comportements étaient exemplaires ? Qu'ils accompagnaient les salarié-es dans la "transformation" ?

Unité d'Intervention Normandie / Direction Territoriale Nord-Ouest-Centre

Dans l'unité d'intervention de Normandie (un établissement de techniciens d'intervention), nous avons listé une série d'évènements graves sur la période 2008/2010 qui donnent le frisson :

  • 8 février 2008            Grève de la fin de M. E. d’Alençon (61)
  • 19 mai 2008               Suicide de M. Amelot à d’Evreux (27)
  • 30 mai 2008               Suicide de M. Robert d’Evreux (27)
  • Septembre 2008         Salarié avec une arme sur le site de Carpiquet (14), désarmé par les représentants du personnel.
  • 9 février 2009            Tentative de suicide de Mme B. de Caen (14)
  • 7 avril 2009                Suicide de M. Mandonnet  de Rouen (76)
  • 6 aout 2009                Tentative de suicide de Mme S. Havre (76)
  • 8 février 2010            Suicide de M. Corruble de Rouen (76)
  • 15 mai 2010               Tentative de suicide de M. D. d’Evreux (27)
  • 6 octobre 2010           Salarié avec une arme sur le site d’Evreux (27) désarmé par les représentants du personnel.
  • Novembre 2010         Suicide de M. Leboeuf à Cherbourg (50)
  • 22 décembre 2010     Tentative de suicide de M. C. à Flers (61)

Grève de la faim, suicides, tentatives de suicide... Lors de ma déposition au procès, j'avais parlé de nos interventions syndicales pour "désarmer" des salariés venus sur le lieu de travail pour sans doute se faire justice eux-même. Loin de moi l'idée de justifier ces extrémités et je persiste à penser que l'intervention des délégués du personnel pour désarmer cette violence était nécessaire.

Mais les salarié-es ont compté leurs victimes et cela est déjà en soi une violence insupportable. Et le déni cruel de la direction, l'attitude souvent désinvolte, méprisante de certains cadres qui ont sans doute "dérapé" ne peut que nourrir la douleur et le ressentiment. Et c'est le terreau fertile de la haine.

Unité d'intervention 92 / Direction Territoriale Ile-de-France

Dans une autre unité d'intervention, à Levallois (92), un "chargé d'affaire", M. Brice HODDE, s'est suicidé le 3 avril 2009. Mercredi 12 juin, son cas est étudié à l'audience : un matin, deux de ses collègues, Hervé KRAUZE et Gérard CELLIER, s'inquiètent de ne pas voir Brice HODDE et vont chez lui pour prendre de ses nouvelles. Personne ne répond à la porte. La concierge n'a pas vu le Brice HODDE qui n'a pas pris son courrier. Sa voiture est dans le parking.... Sa fenêtre est ouverte à l'étage.

Nous avons réussi à faire témoigner un de ses collègues, Hervé KRAUZE. L'ambiance est lourde dans la salle d'audience. Hervé continue son récit. "Nous avions un pressentiment. Nous téléphonons à notre chef pour demander l'intervention des pompiers. Après consultation de la DRH, il nous dit que cela coûte trop cher, c'est 400 euros.

Hervé, un grand gaillard avec des trémolos dans la voix, se rappelle douloureusement : "Alors on a pris une échelle, on l'a posé contre un mur et je suis monté, car mon collègue avait peur. Et j'ai vu Brice pendu. Mme la Juge, on a dit qu'il n'avait pas souffert, ce n'est pas vrai... Il a souffert, je l'ai vu. Je suis redescendu bouleversé et nous avons appelé nos responsables pour faire intervenir les pompiers et une ambulance... Quand nous sommes revenus au bureau, tout le monde pleurait... Mais les cadres, eux, ils sont restés en réunion, ils ne sont pas descendus !".

"On est quand même des êtres humains ! A l'enterrement, ils sont venus, mais à la fin on les a vu rigoler ! Je suis allé les voir pour leur dire que c'était une honte..."

Hervé et Gérard sont sous le choc. Pourtant, ils recevront tous les deux une "faute professionnelle" car ils ont utilisé une échelle en dehors des règles de sécurité. La juge intervient : "Vous avez été sanctionné pour avoir utilisé une échelle ?" Hervé répond : "Non, ce n'est pas alé jusque là, j'ai jeté le papier, mais oui, ils voulaient nous sanctionner !" La juge : "Mais c'est un délit, c'est une non assistance à personne en danger ?".

Hervé témoignera des pressions qu'il a subi avec son collègues. "Ils voulaient nous faire partir. Gérard a accepté de partir en retraite, alors qu'il n'avait pas ses annuités. Moi, je ne voulais pas... Mais un lundi, je viens au travail... et mon bureau avait disparu !".

"Les gens avaient peur. Moi, je ne voulais pas témoigner si je n'avais pas l'assurance que rien ne pouvait m'arriver." Nous avons dû faire un courrier au Pdg de l'entreprise et à son directeur juridique. Ceux-ci ont pris contact avec Hervé pour lui assurer que rien ne lui sera reproché. Ce qui a permis ce témoignage bouleversant et éclairant sur la situation de l'entreprise. Pendant l'audience, l'ancien Pdg Didier Lombard faisait un mot-croisé.

Finalement, Hervé prendra lui-même des contacts pour partir à Beauvais, où il finira son service pour prendre un "Temps partiel senior" fin 2018. Il est aujourd'hui en "temps libéré", mais toujours formellement à Orange. Nous lui souhaitons une bonne retraite.

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