La démission d'une médecin du travail

Ci-dessous un article d'Aujourd'hui du 30 novembre 2009. Les démissions de médecins ont commencé dès 2006 pour s'accélérer au fil du plan Next. Face aux alertes des médecins, la direction pratiquera systématiquement le déni.

« Une réelle pression de la direction »

CATHERINE MOREL, médecin du travail démissionnaire de France Télécom

APRÈS DEUX ANS à France Télécom, le docteur Catherine Morel vient de jeter l'éponge. « Lorsque j'ai voulu partir, la direction m'a proposé un contrat de rupture conventionnelle. Mais les clauses de confidentialité étaient trop abusives.» Vous ne ferez « aucun commentaire public et privé », précise le document qu’on lui présente alors - « je n'aurais même pas pu parler avec mon mari ! » s'insurge-t-elle.

Elle a alors préféré démissionner. Et témoigner. Au contact de salariés en souffrance, qui lui font confiance, elle salue les manageurs de proximité, « à l'écoute de leurs équipes », mais fustige l’« indifférence de la hiérarchie, voire la suspicion vis-à-vis des médecins », les objectifs de productivité nationaux, qui s'appliquent sans discernement à tous, « et sans possibilité de les adapter aux situations individuelles ».

Vaines alarmes

Un constat partagé par le docteur Claire Lallemand, qui a travaillé cinq mois à Orléans (Loiret). « Quand je donnais mon avis sur l'aménagement de tel poste en fonction d'un salarié, on m'écoutait poliment puis on me répondait qu'on ne pouvait rien faire, c'était pareil partout. » En septembre, son CDD s'achève, sans être renouvelé. « Je n'ai jamais eu de justification officielle. J'ai appris par la suite que la direction avait dit aux syndicats que j'étais dangereuse pour la santé des salariés. J'ai simplement tenté d’analyser les risques et leurs conséquences, de prévenir les problèmes. On m'a vite fait sentir que je gênais. »

Catherine Morel évoque toutes ces alarmes qui n'ont servi à rien. « Lorsqu'ils ont voulu affecter 30 salariés d’une cinquantaine d'années qui étaient déjà fragilisés sur le 10.14, le plateau téléphonique le plus dur, j'ai prévenu la direction que ces personnes n'y arriveraient pas. On ne m'pas écoutée. » Un an plus tard, elle a dressé le bilan : « 60 % d'entre elles sont en difficulté et 30 % sont sous antidépresseurs et/ou sous anxiolytiques. »

Elle dénonce, enfin, l’attitude de plusieurs DRH vis-à-vis de collègues médecins qui ont demandé une duction temporaire des objectifs de productivité de certains salariés. « Coups de fil, demandes d’explications, parfois, la pression est réelle. »

Après vingt ans passés auparavant à la Poste, le travail en équipe était privilégié, elle s'est souvent sentie seule. « Il y a peu, nous avons demandé au DRH d'être informés en cas de nouveau suicide. Il nous a pondu que cela ne nous regardait pas, que c'était la vie privée des gens. » « Le plus dur, c’est que j'étais toujours dans un rapport de force insidieux avec la direction, confirme Claire Lallemand. Quand je demandais des informations sur les conditions de travail,  je n’obtenais jamais de réponses, ou incomplètes. » Avant son départ, Catherine Morel a noté une légère amélioration : « Les objectifs quantifiés sont abandonnés. À titre provisoire. »

S.L. et O.P.

 

La Docteure Catherine MOREL enverra une lettre de démission fin 2009.

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