La terre est bleue comme une Orange (Paul Eluard)

Le procès de France Télécom est l'occasion de vérifier la distance astronomique qui nous sépare d'une direction en panne d'empathie, ostensiblement désintéressée par les dépositions des témoins à charge.

La phrase de Paul Eluard est cité d'un célèbre poème où il est question d'amour. Nous sommes dans la salle d'audience d'un procès où nous avons entendus des salarié-es, des syndicalistes qui disaient sur attachement à cette entreprise France Télécom, ressentie comme un bien commun, à la fois pour les salarié-es, fonctionnaires ou contractuels, mais aussi pour les usagers. Avant la privatisation, je me souviens de discussions vives avec les patrons des centres d'exploitation sur les priorités du service public des télécoms. Des discussions vives, mais nous avions l'impression d'être de la même planète bleue à l'image du bleu des voitures télécom. Et les agents, et les techniciens avaient le sentiment profond de participer à une aventure collective, dont il comprenaient le sens et dont ils cultivaient l'amitié.

Aujourd'hui, la direction qui siège au banc des accusés, est-elle capable d'exprimer le moindre intérêt au sort des hommes et des femmes qui ramaient dans la soute du paquebot France Télécom Orange ? Fleuron industriel français, mais dont la seule logique était la rentabilité financière, quitte à fermer les sas des étages du paquebot pour éviter la submersion. Les 22 000 sacrifié-es du plan NExT, c'est la troisième classe du Titanic, alors que la situation catastrophique de l'entreprise en 2000 est due pour l'essentiel à un errement et une frénésie incroyable d'achats dans les drugstores de l'internet : Orange UK est achetée pour une somme astronomique (plus de 40 milliards) mais sera dépecée pour simplement conserver le nom d'"Orange". Au delà des salarié-es de France Télécom, je pense aux dizaines de milliers de sous-traitants qui vivent pour beaucoup une situation indigne, précaire, dangereuse...

"La terre est bleue comme une Orange". J'ai eu envie d'aller plus loin dans la recherche astronomique. Il y a quelques milliards d'années, la terre était Orange. Car la couleur d'une planète, c'est avant  tout son atmosphère. A cette époque reculée, le méthane, le dioxyde de souffre, le gaz carbonique ont donné une couleur orange à cette planète où l'espoir ne se dessinait pas encore en vert ? C'est dire ce que peut nous réserver le dérèglement climatique pour que demain, la planète à bout de souffle, vire au rouge d'une apoplexie mortelle...

Notre bonne vieille terre a pris sa couleur bleue parce que son atmosphère s'est remplie progressivement d'oxygène. Ne me demandez pas pourquoi, mais il faut croire que notre planète a des ressources viscérales qui peuvent lui faire surmonter des périodes funestes. J'ai conclu ma déposition au tribunal en souhaitant qu'Orange puisse aussi redevenir une planète bleue si nous y remettons de l'oxygène. Et cela ne pourra se faire qu'en redonnant du sens aux mots de justice, de reconnaissance, de regrets.. 

Au delà de France Télécom, le travail est devenu un enfer. Chacun sait maintenant que l'origine du mot travail vient du latin "tripalium", qui était un instrument de torture à trois pieux. Pourtant la "valeur travail" est vantée dans tous les discours politique, les discours des chefs d'entreprise et des RH, qui se ressemblent étonnamment de plus en plus, jusqu'à ce que les travailleurs en ressentent finalement du dégout.

Pourtant le travail est la source des richesses d'une humanité qui s'est élevé dans les sciences, la culture, le confort et les aventures des découvertes... Pourtant les sociologues du travail s'accordent maintenant à lui donner des vertus positives, structurant le corps social, donnant un statut valorisant pour les individus, pour autant qu'il reçoivent une contrepartie salarial à la hauteur de leurs efforts, pour autant qu'ils maîtrisent le sens de leurs efforts.

Le travail est collectif, les hommes et les femmes qui travaillent mettent toute leur intelligence pour avancer ensemble. Et les figures qui collaborent à ce travail collectif, à cette richesse, sont très diverses, du simple salarié aux chercheurs, aux cadres, aux chef d'entreprise...

Maintenant que la 5ème république arrive contre le butoir d'une voie de garage, on est amené à imaginer ce que pourrait être une 6ème république dont on nous parle maintenant. Imaginez donc que le Sénat cède la place à une chambre sociale composée d'élus du monde du travail, sur la base des élections professionnelles. Supposez que cette nouvelle assemblée ait en charge l'évolution du Code du Travail, les modes de rémunérations des travailleurs, des victimes du travail, des retraités du travail... Imaginez même que les chef d'entreprise y soient représentés, et accordons leur même une sur-représentation, on est pas des chiens. Mais surtout, imaginez que les rentiers et les actionnaires improductifs n'y soient pas associés... car leur collaboration au processus de travail est extrêmement ténu, voir nulle. Ne soyons pas démagogiques.

Mais ce serait une révolution ! Et nous verrions tous ces idéologues du travail qui s'étrangleraient devant un attentat indigne contre la démocratie ? Oui, c'est la triste réalité. On parle des travailleurs, tant qu'ils n'ont aucun pouvoir sur leur vie, tant qu'ils sont des sujets dont on profite pour constituer des fortunes moralement inacceptables. On parle d'eux avec des trémolos dans la voix, mais au fond, ils n'existent si peu... que dès qu'ils lèvent la voix on parle d'eux comme des voyous coupables de violences inacceptables.

Le travail est malade, le business se porte bien. Cette maxime des société libérales engendre la douleur et le dégout. A France Télécom, mais malheureusement dans beaucoup d'autres entreprises, mais aussi pour beaucoup de chômeurs exclus du monde du travail, cela peut conduire à des gestes extrêmes, des suicides mais aussi des violences.

Pendant le plan NExT, nous avons dû nous transformer en pompiers, car des fusils sont sortis face à cette situation intolérable. Nous avons désarmé des collègues venus se faire justice sur leur lieu de travail. Pourquoi cette injustice ? Les élections prudhommales ont été supprimées alors qu'elles étaient garante de justice sociale. Les élections des délégués de personnel seront de même bientôt rangées aux accessoires de la préhistoire de la démocratie sociale. Le plans sociaux se succèdent pour jeter les travailleurs à la rue tandis que les profits flambent en rejoignant les paradis fiscaux. Y a-t-il un dieu des profits ?

Finalement, les hommes politiques n'ont cessé de faire la démonstration que cette démocratie s'arrête aux portes des entreprises, dès que l'on prononce le mot "travail". Il me reste un espoir, c'est nous qui sommes les plus forts. C'est nous le coeur et le sang du monde. Prenez soin de vous, prenez soin de vos élus, prenez soin de vos collègues. La démocratie du travail reste à écrire mais elle est l'horizon indépassable de notre avenir.

 

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