Les études de l'Observatoire du stress et des mobilités forcées à France Télécom

Observer, comprendre, agir, tels étaient les axes principaux de l'Observatoire du stress lancé en 2007 par deux syndicats, SUD et la CFE-CGC. Les études de 2007 et de 2009 ont été des alertes sur la situation de stress que vivaient les salarié-es de l'entreprise. Ces enquêtes se sont appuyé sur les validations d'un comité scientifique composé d'experts.

Pour l'histoire, voici deux documents qui montrent notre volonté de recherche et de publication. Un document sur notre première enquête au travers d'un questionnaire en ligne entre juin et décembre 2007. Dominique LANOE était responsable du Cabinet d'Expertise ISAST et il a rejoint très tôt le comité scientifique pour nous aider dans notre démarche : nous voulions rapidement publier des enquêtes qui soient aussi des alertes en direction de la direction (nous n'avions pas beaucoup d'illusion), mais aussi en direction de la presse et de l'opinion.

Il a une connaissance de terrain à France Télécom au travers de nombreuses expertises CHSCT (23 entre  2005 et 2008) dont notamment celle de juin 2008 au Centre Financier (CSPCF) de Rouen suite à la tentative de suicide d’un salarié de cette unité. Avec une formation en ergonomie et en épidémiologie en santé au travail , il a participation à diverses études en Santé Travail.

Je lui laisse ici la parole :

 


Contexte de France Télécom  de 125.000 salariés en 2001 à moins de 100.000 en 2008 avec précité (CDI temps partiels, CDD) en croissance régulière. Sur la période 2006-2008, 7500 personnes ont changé de métier

Ma participation principalement en appui à deux études par questionnaire 

Par appui méthodologie, élaboration du questionnaire et ensuite traitement et interprétation avec d’autres membres du conseil scientifique et des syndicalistes 

Nous sommes en 2007/2008 dans une période où sortent des éléments statiques solides sur ce sujet des facteurs pyschociaux au travail (DARES mai 2018) Rapport du collège d’expertise Gollac DREES DARES octobre 2009) Mais la communauté de spécialistes de ce sujet échange beaucoup sur des résultats provisoires, des méthodes etc 

 1. Enquête réalisée par 2 questionnaires en ligne adressés aux personnels juin-décembre 2007

Caractéristiques enquête : 

    • échantillon considérable 1er questionnaire totalise 3 234 réponses, 2ème questionnaire pris en compte ~1000 réponses. Total plus de 4000 répondants 
    • Répartition sociologique sur les critères : âge, ancienneté, statut et niveaux de qualification. Répartition hommes/femmes proche du taux réel des répondants conforme à la population générale de France Télécom 
    • Ces deux facteurs réduisent considérablement les biais statistiques de recrutement 

 

Les principaux enseignements de cette enquête

1. Un panorama hors « normes »

  • 69 % estime que la gestion de la mobilité par la direction se dégrade 
  • 66% se déclare en situation de stress  et 15 % en situation de détresse 
  • 3 répondants sur 4 estiment que leur cadre professionnel impacte leur santé
  • pour 1 sur 2, cela se traduit par fatigue généralisée, troubles du sommeil et / ou irritabilité
  • pour 1 sur 6 va jusqu’à l’épuisement et la consommation de psychotrope
  • des proportions alarmantes qui  déclarent divers symptômes liés à des troubles comportementaux: colère1 sur 3, 1sur 4avoir du mal à faire face aux événements, 1 sur 6 rupture avec l’environnement
  • 1 personne sur 5 déclare se faire suivre par un psychologue ou envisagent de le faire

 

2. Mobilité des salariés et non maîtrise de leur carrière: des stresseurs qui influencent fortement la santé des salariés

  • 53% déclarent avoir changé de métier sous contrainte et une forte corrélation entre le poids de cette contrainte de changement et le nombre de symptômes et d’effets santé exprimés (page 15)
  • Ceux qui ont changé de domaine d’activité au cours de leur carrière cumulent plus de symptômes sur la santé que les autres. Ils pensent ne pas être suffisamment formés pour 60% d’entre elles, contre 50% pour les autres. (page 18)

 

3. Le pilotage par les objectifs rend le travail plus contraignant

  • 9 sur 10 déclarent que les objectifs de travail ne tiennent pas compte de leur avis.
  • 7 sur 10 sont en désaccord avec leurs supérieurs sur la pertinence des objectifs et/ou des objectifs qui ne leur laissent pas le temps de faire correctement leur travail 
  • 1 sur 2 considère que son activité ne lui laisse pas le temps de souffler 
  • 3 sur 4 estiment que leur travail ne leur permet pas d’être créatifs et 1 sur 2 pense ne pas avoir de liberté décisionnelle dans son activité

 

4. Un manque de considération par France Télécom induit une « crise identitaire »

  • 4 sur 5 ont un travail qui n’est pas valorisé par FT, ne croient plus en l’avenir de leur métier, ne sont plus en accord avec les principes généraux de l’organisation de FT
  • Plus de 2 sur 3 ont le sentiment de n’avoir pas réussi leur vie professionnelle
  • 9 sur 10 voient que le travail ne cesse de se dégrader 
  • 2 sur 5 ne parviennent pas, avec le temps, à résoudre les difficultés rencontrées dans leur activité
  • pour 7 sur 10 les contraintes professionnelles impactent leur sphère sociale et familiale
  • Au moins 3 sur 4 ont des réactions d’abandon: attente de la retraite avec impatience, voire l’envie de quitter l’entreprise pour plus de la moitié 
  • ceux  qui ne croient plus en l’avenir de leur métier se déclarent 2 fois plus souvent en de détresse

 

5. Le collectif et le soutien dans le travail, des dimensions incontournables de l’activité laissées pour compte

  • 1 sur 7 ne se sent soutenu ni par la hiérarchie, ni par les collègues
  • Les personnes « non soutenues » 
  1. estiment que leur santé est affectée par leur travail pour 87% d’entre elles (contre 65% pour les autres) 
  2. sont plus nombreuses à avoir eu un d’arrêt maladie ces 12 derniers mois (83% contre 58%)
Les « non soutenus » cumulent en moyenne 6,58 modalités aux questions relatives à la santé (« indice dégradation santé »), contre 4,39 pour les autres 7 personnes « non soutenues » sur 10 sont âgées de plus de 45 ans Conclusion : les plus de 45 ans : une situation très préoccupante

 

6. Rapport d’Enquête sur les seniors   Août –Sept 2009

L’Observatoire du Stress et des Mobilités Forcées - France Télécom a souhaité mieux connaître la situation des salariés de plus de 45 ans. Le questionnaire a été élaboré et mis en ligne entre le jeudi 13 août et le samedi 29 août 2009.

Les 2073questionnaires exploitables, représentent 2,5% de la population totale de 80.000 séniors de FT. À titre de comparaison, les instituts de sondage réalisent des enquêtes sur un panel de 1.000 personnes soit moins de 0,01% de la population.

Les principaux enseignements de cette enquête 

1. L’état de santé déclaré par les salariés de FT : une situation préoccupante… 

« 70%  des seniors estiment que leur travail impacte négativement leur santé. Ce « score » élevé est plus du double de ce que l’on trouve dans des enquêtes européennes portant le même type de questionnement. Ce premier résultat déjà alarmant en soi se trouve renforcé par un nombre important de troubles de santé déclarés (13% des salariés déclarent plus de 5 troubles sur les 8 proposés) soit encore une fois plus du double de ce qui est habituellement trouvé dans d’autres enquêtes avec les mêmes questions. » « L'importance de l’écart –supérieur du simple au double- permet d’affirmer que, même affecté de quelques biais possibles dans la présente enquête et d’une population légèrement différente, la situation de FT est très largement hors de la « normale ». »

2. Mobilités géographiques et fonctionnelles forcées, facteur de dégradation de la santé

« Le nombre de changement de postes est fortement corrélé aux items de santé. 85% parmi les personnes ayant changé plus de 3 fois de postes estiment que leur travail impacte leur santé, contre 67% parmi les salariés qui ont gardé le même poste depuis 5 ans; L’analyse du nombre moyen de troubles déclarés confirme cette corrélation entre la fréquence de mobilités fonctionnelles et l’impact estimé de l’activité professionnelle sur la santé (Tab 4.c.) 2,4 troubles de santé déclarés en moyenne parmi ceux qui ont connu 1 seul changement de poste contre 2,9 parmi ceux qui ont connu 4 ou plus  changement de poste.

3. Le travail dévalorisé : un impact certain sur la santé des salariés

« L’analyse des tableaux (Tab 11.a. et Tab 11.b. ) permet d’émettre une alerte forte sur au moins 5% des salariés qui sont en situation de difficulté professionnelle extrême du fait du cumul d’un état de santé déjà fortement impacté par le travail (19%) et de l’impasse dans laquelle il déclare se trouver pour résoudre leurs problèmes de travail (29%) .  

Par ailleurs, cette population déclare plus de 3 troubles de santé liés au travail en moyenne (Tab 10.b.) soit un chiffre sensiblement supérieur à la moyenne.

Si l’on quitte le terrain purement statistique pour s’appuyer sur les travaux en diverses disciplines (ergonomie, sociologie ou psychologie du travail) ces 5 % des plus de 45 ans chez FT (soit plus de 3000 salariés) de FT présentent en effet deux caractéristiques essentielles dans les causes de mal-être profond au travail pouvant conduire à des issues extrêmes : être déjà dans une situation de santé dégradée et en même temps ne pas avoir de perspective pour s’en sortir dans son activité professionnelle. » 

 

4. Pénibilités et usure professionnelle : l’urgence de mesure de gestion des fins de carrière

« Le statut exerce une influence sur le souhait et les conditions de l’acceptation d’un « temps partiel séniors ». Les fonctionnaires acceptent en plus grande proportion que les contractuels de partir en retraite avec une réduction de salaire de 20%. Les fonctionnaires acceptent par contre en moins grande proportion que les contractuels de partir plus tôt en retraite ; ceci, afin de pouvoir maintenir leur niveau de revenu. Ces résultats montrent une distinction des résultats (mais bien moins significative) entre les cadres et les non-cadres. »

 

En conclusion de cette enquête sur les seniors : « les résultats de cette étude met en exergue une « frange » de 5% de salariés de plus de 45 ans (soit plus de 3000 personnes) présentant la double caractéristique : d’être déjà dans une situation dégradée et en même temps ne pas avoir de perspective pour s’en sortir. Cette typologie est symptomatique d’un mal-être profond au travail pouvant conduire à des issues extrêmes. Il y a manifestement à FT le substrat d’un mal-être au travail assez généralisé parmi le personnel et qui prend pour une partie du personnel des formes extrêmement graves. »

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