Témoignage : on me dirigeait vers de fausses salles de réunion

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Harcèlement à France Télécom : on me dirigeait vers de fausses salles de réunion

LE PLUS. Lorsqu'elle a appris la mise en examen de Didier Lombard, Marie a été soulagée. L'ex-PDG de France Télécom doit répondre de harcèlement moral, suite à la vague de suicides qu'a connue l'entreprise en 2008 et 2009. Marie, qui y travaille depuis près de 30 ans, vous raconte le cauchemar qu'elle a subi.

Par Marie Télécom 

Stéphane Richard et Didier Lombard, à l'époque où ce dernier était encore PDG de France Télécom (REVELLI-BEAUMONT/SIPA) © REVELLI-BEAUMONT/SIPA Stéphane Richard et Didier Lombard, à l'époque où ce dernier était encore PDG de France Télécom (REVELLI-BEAUMONT/SIPA) © REVELLI-BEAUMONT/SIPA

Je travaille pour France Télécom. Un matin, j'ai vu quelqu'un assis à ma place quand je suis arrivée. Pour seule réponse à mon incompréhension, j'ai eu le droit à un glacial : "Ce n’est pas ta place, débrouille-toi pour en trouver une autre."

J'ai pourtant intégré l'entreprise il y a près de 30 ans. Tout allait bien… jusqu’à ce que je sois affectée à un nouveau service en 2007, qu’on appelle Orange Village. À peine arrivée, j’ai été harcelée. Et c'est là que le cauchemar a commencé. La liste de ce que j’ai subi est bien trop longue pour que je vous raconte tout, mais en voici un aperçu.

Bien que faisant partie intégrante d’une équipe, j’ai été ignorée depuis le premier jour, laissée de côté.

Personne ne voulait me donner de travail, j’étais obligée d’en demander… le monde à l’envers ! Et lorsque j’avais enfin quelque chose à faire, je me rendais compte bien après que les formules de calcul que j’étudiais avaient été modifiées, ou que l’on me donnait des modes opératoires périmés. Le comble, c’est que mes collègues mettaient toutes ces erreurs sur mon dos, c’était toujours de ma faute. Mais comment cela aurait pu être le cas une seule fois puisque je n’avais le droit de rien faire ?

Insomnies, perte de poids et dépression

Alors que je travaillais pour France Télécom depuis plus de 25 ans, ils se sont mis à vérifier les mails que j’envoyais, on me surveillait sans cesse, on m’épiait… Les messes basses et chuchotements faisaient partie de mon quotidien. Lorsqu’il y avait des présentations de services, j’étais toujours oubliée. Et l’on me donnait une fausse salle lorsque j’étais convoquée aux réunions.

J’ai bien essayé de me révolter suite à la matinée où un collègue m'a privée de mon bureau. Mais personne ne m’a écoutée. J’en ai parlé à plusieurs supérieurs, qui m’ont tous ignorée. Le seul qui a pris ma défense a été jeté peu de temps après…

Inévitablement, quand vous vivez ça tous les jours, ça vous détruit. La réalité, c’est que vous ne dormez plus, sauf le vendredi et le samedi, où j’arrivais à me reposer. Puis il y a la perte d’appétit et la perte de poids qui en découle. J’ai été en arrêt maladie pendant plus de deux mois pour dépression et j’ai failli donner ma démission.

J’ai reçu des menaces

Quand je suis revenue, on m’a remis une erreur sur le dos en osant dire que c’était moi qui était de mauvaise foi. Rien n’avait changé.

Lorsque j’ai enfin pu changer de service, j’ai reçu des menaces, au cas où l’envie m’aurait pris de parler ou de les attaquer en justice. Ils m’ont clairement mise en garde sur d’éventuelles représailles. J’ai bien sûr pensé à porter plainte mais je n’en ai pas eu la force, la dépression était bien trop lourde à supporter.

Une collègue à moi s’est suicidée pour des raisons professionnelles, mais aussi familiales. Dans mon cas, tout était de leur faute à eux et à eux seuls. Comment ensuite oser affirmer, comme l’a fait Didier Lombard, que le suicide est une "mode" ? Pour moi, c'est lui qui est responsable de tout ça. S’il ne savait pas ce qui se passait dans sa propre société, c'est qu'il n'avait rien à y faire.

Quand j’ai entendu mercredi qu’il était mis en examen, je n’ai pas sauté de joie mais presque, même si ça m’a remémoré de mauvais souvenirs. Il ne faut pas oublier que dans les cas de harcèlement, c’est toute la famille qui est touchée. C’est la première chose dont mon mari m’a parlé en rentrant. Je suis malgré tout soulagée.

Propos recueillis par Rozenn Le Carboulec

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